Sofia Djama : « La jeunesse algérienne ne doit pas se laisser mourir »

Au centre, la réalisatrice Sofia Djama, entourée d'une partie de ses comédiens et équipiers (D.R.).

Au centre, la réalisatrice Sofia Djama, entourée d’une partie de ses comédiens et équipiers (D.R.).

Le court-métrage Mollement, un samedi matin de Sofia Djama continue son chemin dans les festivals. Mais s’il fait l’ouverture à  Washington en avril, les rencontres ciné de Bejaïa, ville natale de l’auteur, lui ferment la porte. Nous avons rencontré la réalisatrice en février, pour un entretien « en dur ».

D’où vous est venue l’idée de votre court-métrage ?

Sofia Djama : A l’origine, il s’agissait de publier une série de nouvelles dans un recueil aux Editions Barzakh. Ca commençait par Mercredi et demi, puis Jeudi moins-le-quart, Un vendredi parfait, et Mollement, un samedi matin. C ‘était les tribulations d’un personnage féminin dans le milieu de la nuit dans Alger après la guerre civile. Ca coïncide avec mon arrivée dans la capitale, moi qui vient de Bejaïa. Quand je m’y installe en 2000, il y a quelque chose de bizarre, de joyeux et en même temps plein de trucs. Comme une espèce de libération non-dite, il y avait une envie de vivre, les choses se faisaient, un semblant de liberté s’installait. Et puis en 2003-2004, à nouveau une chape de plomb, une austérité, une pression. Je fais sentir ça tout au long de mes nouvelles car j’écris alors lentement. Mais j’ai été happée par mon travail de conceptrice-rédactrice en publicité et le projet ne s’est pas fait. Et ce n’est que lorsque je prends congé de l’agence J. Walter Thomson que se présente l’opportunité d’avancer. Une amie m’inscrit à un atelier d’écriture audiovisuelle. J’ai le choix de développer un projet expérimental, Les Cent pas de Monsieur X, et Mollement, un samedi matin. Après avoir surmonté quelques blocages, j’ai achevé l’écriture de Mollement… et les choses se sont enchaînées, de la rencontre avec mon producteur français au financement du CNC, puis Arte.

On a tendance à voir dans votre film un pur produit de la culture algérienne, en quoi est-il franco-algérien ?

C’est d’abord une co-production entre la France et l’Algérie, même si ma productrice exécutive a fait retirer son nom du générique pour des raisons politiques. L’équipe de tournage était composée de techniciens algériens et français. Mon film est « franco-algérien », l’expression résume les énergies en œuvre dans ce projet et correspond à ce que je suis et à ce qu’est ma vie.

Comment a été reçu le film en Algérie ?

J’ai eu peur de la réaction du public. Mais le premier média à couvrir la projection a été l’APS (Algérie Presse Service, équivalent de l’AFP, ndlr). L’institution officielle de l’Etat communique sur un film qui n’a même pas de visa d’exploitation (…). Nous risquions une lourde amende car la projection algéroise a eu lieu dans une salle d’Etat. Puis Alger Chaine 3 m’a invité, puis encore une autre radio d’Etat, Jill Music. Je doute fort que le film passe sur l’ENTV (Entreprise nationale de télévision, ndlr), mais je le leur déposerai juste pour la blague. En tout cas, ils n’ont rien à gagner à pratiquer la censure. Ils ne veulent pas donner l’image d’un pays qui censure, c’est beaucoup plus sophistiqué que ça : ils ont réussi à faire qu’on s’autocensure.

Comment se porte le cinéma algérien actuellement ?

La cinémathèque a été rénovée et a ré-ouvert il y a un an. Elle est un peu plus digne avec une belle salle où je prendrai plaisir à voir des films. Il y a déjà peu de salles de cinéma à Alger. Il y en a quatre ou cinq qui fonctionnent et elles projettent des DVD. C’est très coûteux pour les distributeurs de ramener des films en Algérie, et on ne gagne pas d’argent. C’est un cercle vicieux : pour que le distributeur rentre dans ses frais, il faudrait que le prix du billet dépasse 300 dinars (soit 4 euros, pour un salaire minimum de 155 euros, ndlr), c’est juste impossible. C’est donc à l’Etat de subventionner, car ce sont des salles d’Etat. Il faut qu’il accompagne les distributeurs, mette en place un vrai marché du film. On ne pourra parler de renouvellement du cinéma algérien que lorsque l’Etat se décidera à restructurer le secteur dans sa totalité, de l’école de cinéma à la salle, en passant par les écoles d’art dramatique et les sociétés de distribution. La nouvelle vague algérienne ne peut pas se résumer à quelques réalisateurs qui n’ont fait que des courts-métrages ou des docs.

Il suffit de compter le nombre de films produits en Algérie, on ne peut pas parler de renouvellement ni dire que le cinéma va bien. Ensuite, les longs métrages sont faits souvent par des réalisateurs financés par l’étranger, l’Europe et la France en particulier, parfois même pas en co-production. Pour parler de cinéma en Algérie, il faudrait que l’Etat investisse dans le cinéma et dans les canaux de diffusion, c’est à dire la télévision entre autres. D’ailleurs, on ne parle que d’une seule télé, la télévision nationale. L’ENTV ne produit pas de projets cinématographiques, concrètement. Deux nouvelles chaînes privées sont annoncées. Vont-elles investir ? Est-ce qu’on va être un public pour elles ? C’est un terrain à prendre en tout cas.

A part le votre, Sofia Djama, et même si vous n’avez pas encore réalisé de long-métrage, quels autres noms représentent le cinéma algérien ? Lyes Salem, réalisateur de Cousines et Mascarades, vous connaissez ?

Mascarades de Lyes Salem est un film génial mais il n’a pas été beaucoup vu en Algérie. Il est venu par le biais des DVD, semi-officiellement, et on le trouve dans les vidéothèques. Il n’y a pas de système fiable de rémunération des droits d’auteurs. Si on a pu voir Mascarades c’est grâce aux copies illégales qui circulent. Il y a aussi les films de Tariq Teguia, mais pour les voir il faut faire partie d’un comité restreint de spectateurs. Dommage car ce sont des jolis films, qu’on aime ou pas mais qui existent et font partie du patrimoine. Et pour le coup, Tariq fait des films entièrement algériens. Je pense aussi au documentariste Malik Bensmaïl, qui bizarrement a été soutenu par le ministère pour son film La Chine est encore loin, un pamphlet historique, mais n’a pas reçu de visa d’exploitation. Un non-sens. Il n’est pas accessible, on ne peut pas la voir, si ce n’est dans un coffret DVD qu’on va acheter en France. Nadir Mokneche, voilà un autre réalisateur algérien, qui vit en France. S’ils (les autorités) continuent comme ça on va tous s’exiler.

Pourquoi est-on agressée verbalement et parfois physiquement en tant que femme dans l’espace public en Algérie ?

Les Algériens supportent mal la critique, en particulier quand elle vient de l’extérieur. Comment le public a réagi à votre court ?

J’avais peur qu’on comprenne mon film seulement comme un constat de la situation de la femme algérienne alors qu’il s’agit d’un film-constat sur la jeunesse. Et c’est n’est que mon point de vue. Mais j’ai l’impression de ne pas être la seule à avoir cette perception de la vie à Alger. L’urbanité, l’oisiveté, l’impossibilité de construction de soi, d’exister en tant qu’individu, l’absence du collectif, de la place publique, la clochardisation de la société, de sa jeunesse. C’est ça que je décris, la façon dont on a réduit la jeunesse à une inexistence. C’est un film dur. Je ne voulais pas décrire une Algérie carte postale car ce n’est pas cette Algérie là que je vois. Ca ne veut pas dire que je n’aime pas mon pays, j’aime mon pays comme j’aime le monde entier, et j’ai une affection particulière pour l’Algérie. (…) On a un problème d’image. Entre nous, on est capable de faire une autocritique. Mais dès que ça dépasse la sphère nationale, et pire encore si on est dans un rapport franco-algérien, on peut être taxé de « hezb frança », c’est à dire d’avoir pris le parti de la France pour mépriser l’Algérie contemporaine. Des compatriotes ont dit de moi que j’étais « la petite algérienne de service » à la solde des médias français pour donner une piètre image de l’Algérie. Tandis que certains Français disent que je suis nationaliste. Moi, je défends la jeunesse algérienne, et la réalité de mon pays telle que je la perçois.

On n’a pas d’images de notre vie, pas de production cinématographique, très peu de photographes. L’auto-critique est alors compliquée. Par conséquent, ce n’est pas évident de se rendre compte de la déconstruction en œuvre en Algérie. De plus, on nous a toujours inculqué le statut d’un pays révolutionnaire et puissant.

Mollement, un samedi matin a eu finalement un bon écho. J’ai reçu des critiques très violentes, mais peu nombreuses, ce qui m’a permis de les accepter et les digérer. Il m’a semblé que c’était des personnes qui résident en France et non pas en Algérie. À la projection à Alger, les spectateurs ont accepté les images comme étant la réalité. Des spectateurs se sont levés pour dire que la femme avait plus de liberté que ce que je montre, que ce n’était pas la réalité. Dans la salle, la gente féminine a répondu à ma place : « Non ça se passe vraiment comme ça, on est agressée quotidiennement verbalement ». Pourquoi ? C’est la question que je pose dans mon film. Pourquoi est-on agressée verbalement et parfois physiquement en tant que femme dans l’espace public en Algérie ? Je ne suis pas là pour condamner la jeunesse et la gente masculine, mais pour essayer de comprendre pourquoi on en arrive à ça. Parce qu’on a rendu la rencontre impossible (…), malgré la mixité. Car cette mixité cohabite avec des valeurs contradictoires.

La plus grande violence est venue de gens de mon univers « intellectuel ». J’ai entendu des propos plus rétrogrades que s’ils venaient de quelqu’un de la « classe populaire ».

La réalité de l’espace public à Alger c’est qu’à partir d’une certaine heure la rue est désertée. On n’a aucune légitimité en tant que femme dans la rue. Si tu es dans la rue à partir d’une certaine heure, soit tu as un problème, médical ou autre, soit tu es une prostituée ou une fille de mœurs légères, ou une folle. Et en même temps, tu n’as aucune raison de te balader à Alger le soir, puisque les cinémas ferment à 19 heures. Les restaurants sont cloisonnés. Tout se passe en intérieur. Donc si tu sors la nuit c’est pour aller dans des restaurants ou en boîte.

Lors du dernier festival culturel panafricain à Alger, j’ai demandé à des copains de m’accompagner car j’avais peur dans les quartiers populaires. En fait, ça s’est bien passé . Il y avait aussi des femmes. J’ai compris que c’est la classe moyenne, celle qui est à la limite de la bourgeoisie, c’est elle, nous, qui avons le plus de préjugés finalement. C’est ce que j’ai ressenti dans l’association SOS Bab El Oued. Dans les quartiers populaires, la question de la mixité est réglée, chez les jeunes. J’ai discuté avec un garçon que je n’aurai jamais pris le temps de rencontrer dans la rue, sinon dans la violence. J’aurai eu d’abord un à priori, il aurait dit quelque chose, ça serait monté très vite, et puis basta. Il m’explique : « vous, la classe sociale supérieure, vous ne venez pas à notre rencontre. On comprend ce que vous dites, mais est-ce que vous vous comprenez notre réalité ? ». Je me suis rendue compte que j’étais figée dans mes considérations et mes préjugés. Je les ai pris pour des pro-islamistes. En fait, ils sont jeunes, ils ont juste envie de rencontrer des nanas. Ils sont empêtrés dans des situations économiques et sociales qui font que tout avenir est impossible.

La plus grande violence est venue de gens de mon univers « intellectuel ». J’ai entendu des propos plus rétrogrades que s’ils venaient de quelqu’un de la « classe populaire ». A 17 ans, l’âge de l’affirmation et de la provocation naturelle, mon père m’a prévenu : « les Algériens sont très tolérants envers les femmes… des autres ». Et j’ai été confrontée à ça : mes copains me tapaient dans le dos en disant que c’était bien de voir des femmes dans les bars, « autre chose que des putes »… D’abord, une pute est aussi une femme, elle n’a pas rêvé d’être pute quand elle était petite. Je leur demande : « et ta femme ? Et ta sœur, pourquoi elle ne vient pas ? ». J’ai même des amis très proches dont je n’ai jamais vu les épouses. Car moi-même j’ai une « réputation ». Un mec m’a dit sans innocemment : « tu sais ce qui il y a dans les bars ? ». J’ai répondu : « il y a toi, moi, moi. Tu as honte de toi, de moi, ou tu as honte de ta femme ? ». Parfois c’est comme une schizophrénie, ils ne se rendent pas compte de la contradiction. Il y a une espèce d’impuissance. Il y a une volonté de changement mais rien n’est fait dans ce sens. Une femme mariée qui va seule dans un bar n’est pas dans la rupture du couple, mais dans une vie normale. Ce n’est pas grave. Il ne s’agit pas de boire un verre de vin dans un bar mais d’accéder à un lieu public. On m’a interdit l’entrée d’un bar parce que j’étais une femme et musulmane. Ca n’a rien à voir à la religion. M’interdire d’entrer dans un lieu public est une ségrégation sexiste qui est punie par la loi. Je mets le type en face de sa propre contradiction. J’ai été atteinte dans ma liberté individuelle. Tu parles d’Islam et tu es en train de vendre de l’alcool. Va ouvrir une mosquée, change de métier. Juste avant, le patron discutait avec un barbu islamiste. Quelle différence entre les deux ? Finalement un bar c’est une mosquée salafiste avec de l’alcool en plus. Je veux renter dans les bars non parce qu’on y sert de l’alcool mais parce que c’est un espace public dans lequel on a le droit d’exister. Si je suis la seule femme dans un café, on n’a pas le droit de m’en interdire l’accès. (…)

Aujourd’hui, un garçon de 18, 25 ou 30 ans, qui se cherche un petite copine, doit pouvoir lui proposer quelque chose, une sortie. Alger est une ville extrêmement chère. Il faut trouver un lieu sympa et pas cher, et il n’y en a pas des masses. Et si on en trouve, c’est juste très cher. Des jeunes, souvent très qualifiés, sans perspective d’emploi, c’est une situation que connaissent beaucoup à travers le monde. Mais dans les autres pays, on arrive à construire quelque chose à partir de ça. (…)

Il faut des logements, du travail, des espaces publics et de l’animation. Il faut vulgariser l’espace public, faire qu’il nous appartienne. Qu’on soit un corps social car là on est complètement explosé. On ne se rencontre pas, on ne fait rien dans l’espace public. Selon moi, c’est une volonté d’Etat. Quand on fait passer un métro sur la place des Martyrs c’est dans le but d’exploser l’esprit de la place, la notion de quartier voire même de ville. Les Maisons de Jeunes sont aussi en défaut : elles doivent accompagner les jeunes et les encourager à prendre leur responsabilités, qu’ils deviennent les organisateurs de leurs propres projets. Et à partir de là tu crées des gens normaux, rééquilibrés, capables d’avoir du désir, du plaisir et d’envisager du bonheur. Les algériens sont austères, cyniques. Ils sont dans la désillusion, ils ne croient plus en rien. Et là tu crées de la haine.

Votre film est en rupture avec le discours habituel sur l’Algérie, qui est essentiellement féministe et anti-clérical. Non seulement on voit peu de barbus dans votre court-métrage, mais en plus, la femme telle que vous la décrivez n’est pas seulement une victime du système.

Les islamistes maintenant sont des businessmen, des vendeurs de strings, comme je l’ai montré. Quand j’étais petite, c’était mes grands-parents qui allaient à la mosquée. Les enfants allaient à la madrasa pour apprendre le Coran. Nous avions un rapport doux à l’Islam, et spirituel. Je me considère culturellement arabo-musulmane, même si je consomme de l’alcool et du tabac. Je suis athée à priori, mais je me considère quand même arabo-musulmane car ça fait partie de moi, comme font partie de moi les fêtes religieuses. Le ramadan dans les années 80 c’était quelque chose de doux et festif. C’est devenue une forme de violence, d’abord parce que c’est très cher. Le business notamment, explose le rapport à la spiritualité. Fêter le ramadan est devenu très cher. (…) Je ne suis pas contre l’islam, mais contre le business qu’on en fait.

Pour en revenir au film, votre violeur est désigné dans le synopsis comme ayant « une gueule d’ange ». Pourquoi ?

C’était un parti-pris.

Alors j’en déduis que la vraie histoire que raconte votre film, c’est une histoire d’amour ratée ?

Je le dis clairement dans ma note d’intention : c’est une romance, une histoire d’amour qui ne peut pas prendre. Parce qu’on crée des blocages. C’est un film sur le blocage. C’est un pays bloqué, puisque moi même en tant qu’auteur j’en suis arrivée à être incapable d’écrire une histoire d’amour. J’aurais voulu, mais c’est la seule façon dont j’y suis arrivée. Il est beau, elle est mignonne, et ils vivent dans un pays riche, l’Algérie. Alors, oui, j’ai pris le parti d’avoir un violeur tout beau et tout mignon, qui respire la jeunesse et qui est malgré lui dans un échec absolu parce que le pays tout entier est bloqué.

On voit d’ailleurs que son geste le rend très malheureux.

Il est malheureux pendant le geste déjà. Parce qu’il est ridicule avec son petit couteau, un coupe-ongle je crois. Je voulais quelque chose de complètement ridicule, qui ne soit pas menaçant. L’acte est violent et il le regrette, c’est pour ça qu’il n’arrive pas à bander. Il n’avait pas envie de la violer.

Je ne vais pas casser du sucre sur le dos des institutions algériennes. Elles sont fatiguées elles aussi.

Un opérateur steadycam sur le tournage.

Un opérateur steadycam sur le tournage.

Comment on recrute des comédiens en Algérie ?

Mes comédiens ce sont des noms qui m’ont été donnés par ci et par là. La problématique du recrutement est complexe. Je crois plus au casting sauvage, au rapport direct avec les gens. D’autant plus que je demandais aux comédiens de ne pas jouer, mais de vivre leur vie, d’imiter des situations qu’ils connaissent. Donc ça a été assez rapide, assez simple. Je ne vais pas casser du sucre sur le dos des institutions algériennes. Elles sont fatiguées elles aussi. Certains essaient de s’en sortir via des projets associatifs comme Chrysalide, qui vise à créer un théâtre autonome indépendant du Théâtre National d’Alger. L’ISMA, l’école d’arts dramatiques qui inclut le théâtre le cinéma et la danse, est un bazar total. Malgré son architecture magnifique, le bâtiment est livré à lui-même et tombe en ruine, à l’image de l’état de la culture en Algérie. C’est triste et sordide. J’ai entendu d’ailleurs que beaucoup font des dépressions, ce qui est cohérent.

Quel médicament pour soigner la défaillance de la société algérienne ?

Du viagra. Il faut bander pour faire des films, il faut bander pour faire de la culture. Il faut vraiment s’investir. Le politique doit nous redonner les rennes de la culture, et nous devons réinvestir l’espace public. Nous devons récupérer nos cinémathèques, nos espaces culturels, qui existent déjà, et les gérer nous- mêmes, plutôt que les confier à des administrateurs sexagénaires et dépassés. Je ne dis pas que tous sont mauvais dans l’ancienne génération. Au contraire, certains peuvent nous accompagner. Mais il faut nous donner les rennes et nous faire confiance. Et que nous aussi on arrête l’auto-censure. Toute création, théâtrale, danse, photo ou cinéma, toute création culturelle , toute expression doit reprendre sa place en Algérie. Et pas seulement à Alger, l’intérieur du pays est également livré à l’abandon.

Après le soulèvement de la population tunisienne l’année dernière, les Européens notamment, ont attendu en vain une réplique algérienne. Que s’est-il passé en Algérie ?

Les gens ne suivent plus, ils sont lassés de la violence. Pourtant il y a des émeutes et des manifestations quotidiennes sur tout le territoire algérien. Mais je crois vraiment au fait qu’il faut juste que le gouvernement lâche prise. Car s’ils continuent comme ça, ça va leur péter à la gueule. Les algériens n’ont pas peur de la mort, ils l’ont vécue, ils la connaissent, et ils meurent encore. Si les jeunes traversent à la nage la méditerranée c’est par espoir et non pour se suicider. C’est qu’ils espèrent trouver quelque chose ailleurs, et qu’ils n’ont pas peur d’en mourir. En 2001, lors des émeutes de Kabylie qui ont gagné Alger, les jeunes criaient « vous ne pouvez pas nous tuer nous sommes déjà morts », devant des policiers et des gendarmes qui tiraient à balles réelles. Il n’ont pas peur de la mort.

L’urgence c’est de faire comprendre à notre jeunesse qu’elle n’a pas besoin de mourir physiquement. Et qu’elle n’a pas le droit de mourir intellectuellement. Car le système nous anesthésie, et nous tue intellectuellement, c’est une mort beaucoup plus dangereuse. Il faut arriver à mettre en place des dispositifs de solidarité intellectuelle. Il faut que les artistes puisse se connecter entre eux, se rencontrer, et se connecter avec le public. (…) Et l’énergie que ça demande peut être préjudiciable pour les créateurs. Mais certains sont capables de le faire. Je pense à Yacine Teguia qui à travers le ciné-club de l’association SOS Bab-El-Oued expose les jeunes à des classiques du cinéma. On y projette Godard ou Mankiewicz à un public qui n’est pas censé voir ce cinéma là. Les gens de ma classe sociale considèrent que ce cinéma n’est pas fait pour ce public, qu’il n’y a que nous qui le regardons et le comprenons. C’est faux. Il faut casser ces barrières via les circuits associatifs et diffuser partout. Quelque chose va finir par se mettre en place et ça va prendre du temps, au moins une génération. Si des jeunes viennent se bécoter devant des films expérimentaux, pourquoi pas.

J’ai souvenir d’avoir assisté vers 1987 à une projection de Abyss de James Cameron dans le plus grand cinéma d’Alger. Un vrai succès public. Qu’est-ce ce que les Algériens regardent en ce moment ?

Nous sommes des consommateurs de films car l’absence d’espaces publics nous a poussé vers les vidéothèques. Il y a plein de films d’action, et tout le monde regarde ça. Pourquoi pas, c’est aussi une forme de cinéma. Parfois je vois des petits bijoux qui circulent et qui marchent. Les gens condamnent le fait que les Algériens ne regardent que des films d’action. Mais c’est bien aussi, car de fait, ils regardent des images. Et si ces films peuvent inspirer quelqu’un pourquoi pas. A 600 kilomètres au sud d’Alger, dans un petit village, j’ai rencontré un jeune fonctionnaire qui a écrit et réalisé un film de karaté. Il est fan de Bruce Lee. Et alors ? L’important est qu’il existe. J’ai fait mes classes moi aussi et à un moment donné on est obligé de regarder des classiques, comme on fait ses devoirs. J’ai une affection particulière pour Ken Loach, Jim Jarmusch, mais aussi pour le cinéma algérien. (…) Je suis très curieuse des nouvelles chaînes privées qui arrivent, et reste attentive à ce qu’elles vont proposer.

Y a t-il un risque que ces chaînes se fournissent en Egypte ou au Liban au lieu de travailler avec des artistes et techniciens algériens ?

C’est un danger. Mais elles n’ont pas intérêt car le public algérien veut des histoires qui lui parle, dans lesquelles il peut s’identifier. Ca serait une erreur stratégique qui les priverait de public. D’ailleurs, même l’ENTV propose de plus en plus de sitcoms produites en Algérie. Et tant pis si elles sont mauvaises. Ils ont compris que c’était urgent de produire des sitcoms algériennes, plutôt que d’en acheter à l’extérieur.

L’Algérie est un pays qui passe son temps à nous faire culpabiliser d’exister

Jean-Claude Carrière, l’auteur, scénariste, érudit, et ancien directeur de la FEMIS, parle de ce besoin pour chaque peuple…

… de se raconter sa propre histoire. Il faut aussi un contact avec les autres histoires sinon on s’enferme dans notre propre image. Dans l’état actuel, il faut que ce pays produise sa propre image tout en restant ouvert sur les autres histoires et les autres images du monde. L’Algérie doit intégrer l’idée qu’elle fait partie du monde et qu’elle est capable de générer sa propre histoire.(…) Ca doit passer par l’action culturelle essentiellement. Par la jeunesse. Ce pays est à nous, à personne d’autre. Ce n’est pas une Algérie des généraux ou de la nomenclature. Mon discours n’est pas nationaliste. Ce pays et ce pétrole nous appartiennent. Il faut redistribuer les richesses. Il faut repenser logiquement. Et pas seulement dans l’industrie du cinéma. Il faut proposer des perspectives à une jeunesse et à 35 millions d’Algériens.

Le mépris du système c’est de nous laisser faire les choses mais en faisant sorte de nous rendre invisible. Les autorités n’ont rien à gagner à m’emmerder, au contraire. Elles vont même essayer de me récupérer. Je suis sûre qu’un jour le Ministère va me contacter et me dire « vas-y, fais un film sur la situation de la femme en Algérie, la Ministre adore ça ». Je les dérange à peine. Au contraire, je peux devenir leur alibi. Manière pour eux de montrer leur ouverture. Tout comme la liberté de la presse est un alibi pour ne pas braquer les projecteurs sur l’Algérie qui est un pays totalitaire dans son fonctionnement. Ils te donnent des semblants d’ouverture, et en jouent. Et on est nous même pris au piège par cette pseudo-liberté. Tu es libre de circuler en Algérie, de porter une mini jupe à Alger, d’aller à la plage pendant le ramadan. Mais il y a tout un dispositif qui t’empêche de le faire.

"La scène du commissariat a beaucoup fait rire les Algériens". (sur le tournage)

« La scène du commissariat a beaucoup fait rire les Algériens ». (sur le tournage)

Vous dites que votre film n’est pas provocateur, ni subversif. Pourtant, c’est bien l’histoire d’une jeune femme en colère, et qui met la société algérienne face à tous ses tabous : la sexualité, le viol, la corruption, le blasphème, le laisser-aller…

Je n’aime pas qu’on me dise « tu fais un film subversif ». Je me contente de montrer ce que je vois. Je fais un film, point. Je n’ai rien inventé, je mets en image ce qu’on voit tous les jours. J’ai les moyens techniques de le montrer et je l’articule par une histoire. D’ailleurs ce qui a fait le plus rire les Algériens c’est la scène du commissariat. Le personnage du commissaire ne veut pas bosser. Pourquoi ? Parce qu’il a un salaire de merde, une vie de merde. On ne le motive pas, au contraire. Pourquoi les administrations sont pourries et corrompues en Algérie ? Parce qu’on leur donne des salaires de merde, et que les fonctionnaires travaillent dans des conditions terribles. C’est sale, c’est pourri, mal organisé. C’est le mépris. Le gouvernement méprise les gens et ne leur donne pas l’espace nécessaire. C’est pourtant l’image de l’Etat qui est en jeu. Les fonctionnaires sont mal à l’aise physiquement et leur salaire ne correspond pas à la réalité du pays. Comment veux-tu qu’ils travaillent ou qu’ils en aient simplement envie ?

Si on te bloque pour un bakchiche, ce n’est pas que le fonctionnaire veut s’enrichir. Cette petite corruption c’est juste pour pouvoir nourrir sa famille. Bien sûr qu’il y a une autre corruption à un haut niveau, c’est autre chose. Mais ça démarre d’ici. Si tu donnes à ces gens un espace de travail et un salaire décents ça changerait les rapports entre citoyens de manière sensible. Moi-même en tant que citoyenne, j’ai des pulsions violentes vis à vis de l’administration. On crée de la violence et on la maintient. J’estime que le pouvoir le veut car il veut maintenir la population dans la frustration et la violence continuelles. Je le montre, et je le fais dire à mon commissaire : « il n’y a rien dans ce fichu commissariat, même pas d’air ». Il explique comment le violeur en est arrivé à ça. Parce que la violence, parce que, parce que…

On a généré ça, et la société qui va avec. Ils ont une conscience de ça. (…) Concernant le système éducatif il est urgent de le faire exploser car il n’est pas viable. A continuer comme ça il va produire des terroristes intellectuels, car il enferme les jeunes. Tu ne peux pas créer de l’échange avec ce système. Et c’est voulu. Le Ministère de la Culture aussi il faut l’exploser. Rien que la structure en couloirs et petits bureaux te dit le flou qui règne. Donc il ne sert à rien, sinon à exprimer la volonté culturelle de l’Algérie, et ça m’effraie. Il est très mal desservi par les transports, ce qui le rend inaccessible, alors qu’il est déjà situé dans les hauteurs d’Alger. Il devrait être proche de nous. Il faut récupérer tout plein de lieux splendides comme les Voûtes, les galeries, les médiathèques qui seraient des lieux extraordinaires en termes culturels, purée ! Tout comme le Musée d’Art Contemporain dont on attend juste qu’il communique sur les expos, car c’est pour nous l’occasion de faire des mondanités. Et il suffirait de signer des conventions avec les écoles du quartier pour organiser des visites et créer une relation de l’école à la culture, confronter les gamins à l’image aux arts plastiques. L’Algérie est dépouillée de son imagination, elle n’est pas capable d’imaginer son bonheur sinon à travers l’exil.

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« Habssin » qu’on peut traduire par « Arrêtés » ou « Enfermés », c’est le titre arabe de votre film.

Ce n’est pas tout à fait de l’Arabe, plutôt de l‘arabe algérien (…). Tout est bloqué. Alger tourne le dos à la mer, ce n’est pas normal. On a droit de la voir mais pas de la toucher. Les terrasses de la madrague qui permettaient de prendre l’air sont fermées car les gens consomment de l’alcool et ça dérange. En nous cachant, tu clochardises encore plus et tu crées du choc et de la violence. Il faut laisser faire car ça ne dérange personne. La fermeture clochardise le rapport à l’alcool et crée des situations qui appellent le blâme. L’Algérie est un pays qui passe son temps à nous faire culpabiliser d’exister. (…)

Il n’y a pas d’espaces où on peut exister collectivement. Je suis passée par le 104 à Paris (centre d’art contemporain à Paris, ndlr), j’ai trouvé ça magnifique car j’y ai vu des jeunes en train de bouger, danser, s’étirer. J’ai vu le rapport au corps. J’étais impressionnée et touchée. Dès qu’il fait beau à Paris les gens s’allongent dans les jardins. Près de là où j’habite à Alger, il y avait une pelouse fréquentée par des pères de famille et leurs enfants. Aujourd’hui il y a un barrage de flics qui rend la promenade impossible. On nous interdit d’exister physiquement. Donc on crée frustration sur frustration. On te rend coupable d’exister, d’avoir du plaisir. Alors tu deviens un individu complètement déséquilibré. Et je ne te parle même pas de la relation au corps et à la sexualité.

Propos recueillis par Rachid Ouadah.

Photos : D.R.

[social]

There are 3 comments

  1. akli g

    La violence,la révolte,la provocation en Algérie est presque individuel nous avons pas tous le même démon qui nous réveil, la preuve Sofia Djama est une provocatrice mais a sa manière elle n’est pas majoritaire, 60 parties des milliers d’associations mais personne ne ressemble a personne un grand souk quoi!!!

  2. amzalsidali

    j ai ete ravi, qu’enfin ce sujet soit abordé vraiment en face,par ailleurs je ne vois pas de la provocation dans l’approche de Sofia Djama, mais plutot ,un cri d’injustice,et du courage de pouvoir porter des idees a bon port. tout simplement BRAVO et MERCI

    AMZAL SIDALI ,journaliste au courrier d’Algerie

  3. Jo D'Alton

    « Violence à l’égard des femmes ,La « loi » de l’omerta

    La violence verbale, physique, morale, les insultes et autres châtiments que font subir les hommes aux femmes à la maison, dans la rue et autres lieux publics sont des comportements tellement banalisés dans la société que rares sont celles qui osent se défendre et, surtout, porter plainte. »
    http://www.algerie360.com/femmes/violence-a-l%E2%80%99egard-des-femmes-la-%C2%AB-loi-%C2%BB-de-l%E2%80%99omerta/

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