Alger en 50 nuances de blanc

Orson Welles et Terry Gilliam, guest-stars du quartier Cervantès (Narrative).

Orson Welles et Terry Gilliam, guest-stars du quartier Cervantès (Narrative).

Production franco-algérienne, un Eté à Alger est un webdocumentaire qui nuance l’image de la capitale qu’on disait autrefois blanche.

Les médias français ont offert une large place à l’Algérie dans leurs colonnes ces derniers mois. Les occasions étaient nombreuses : visite à Alger du président Hollande, hospitalisation « mineure » du président Bouteflika à Paris, célébrations footballistiques communes, apparition peu flatteuse du même Bouteflika physiquement diminué au Petit Journal de Canal+, humour hollandais au CRIF, etc. D’ailleurs, pour le passage de François Hollande et de son état-major, les trottoirs ont été refaits, les façades d’immeubles repeintes, Alger est redevenue presque blanche et bleue. Un peu comme un 5 juillet de l’année 1962 où le pays gagnait sa liberté, croyait-il. Cinquante ans plus tard, en 2012, deux journalistes françaises viennent chercher les traces d’un printemps arabe chez quatre jeunes documentaristes algériens. Durant six semaines en temps réel, ils envoient des images de leur ville pendant « cet été si particulier des 50 ans de l’indépendance« . Un making-of de 52 minutes diffusé sur TV5 Monde et Dailymotion compile les séquences de chacun, et donne la parole au quatuor. Mais l’internaute lui est libre de se promener dans les 24 séquences du webdoc, dans l’ordre chronologique ou dans le désordre. En tout, l’équivalent d’un DVD de deux heures.

Nous avons commencé par la série 50 contre 1 de Lamine Ammar-Khodja qui met en images le « fardeau » laissé par l’Histoire sous la forme d’un journal narré à la première personne, ce « je » qu’on entend si peu en Algérie. Que faire de toute cette complexité, ces illustres personnages, cette violence et cette désillusion ? L’auteur préférerait « aller à la plage » plutôt que continuer à porter la charge sur son jeune dos. Le présent est déjà bien lourd. La peste vient de l’ennui, du désoeuvrement, des promesses non tenues. Avec l’ironie du montage, Ammar-Khodja compare le lendemain de l’indépendance à une scène de Reservoir Dogs : un gunfight entre les héros d’une libération qu’on attend toujours. L’auteur est un enfant de la télé mais il est aussi de cette génération numérique montante en Algérie, car il pense en liens hypertextes, passant d’une image à une autre, d’une idée à une autre, superposant le tout dans un mash-up littéraire, historique, et intellectuel. Tantôt il nous montre les logos des multinationales installées dans la capitale (pour dire la fin du socialisme à la papa, ou l’entrée d’un capitalisme sauvage ?), tantôt ce sont des immeubles de type hongkongais  (pour dire le reste de communisme, ou signifier une apocalypse urbaine ?). Et puis on voit la ville sous la pluie, image rare en effet. « Où sont les femmes ? » s’interroge l’auteur. Parfois dans la rue, manifestant avec d’autres étudiants, la caméra les montre surtout prisonnières des balcons, comme des princesses. En bas, dans l’espace public, des princes peut-être. En tout cas des hommes qui circulent dans une même direction, une serviette de plage ou un tapis  de prière sous le bras, on ne sait pas.

Le soir tombe sur le cri des hirondelles et l’appel à la prière du maghreb (le couchant). C’est La Nuit, de Yanis Koussim. La parole est donnée à un jeune imam qui prévient qu’après la salat du soir, pas de boogie-woogie. Le crépuscule surtout, c’est le moment des démons. On profite alors de l’insomnie de Koussim pour regarder la ville telle qu’aucune carte postale ne l’a jamais montrée. On ne savait pas qu’il existait un métro sous les pavés et la plage algérois. Fabrication française, à l’identique de celui qui circule sur la ligne 14 ou la 5 à Paris. L’ennui continue pour les jeunes aussi la nuit. Ils se réunissent et refont le monde, rêvent de mariage, d’une situation, d’or à offrir aux princesses des balcons, à seulement 23 ans. Le taxi qui emmène Koussim vers une soirée privée est aussi réalisateur de films ethnographiques sur les nomades du sud, un personnage comme on dit. Et après il y a la vie nocturne telle qu’on la connait en Europe : de l’alcool, des jeux de lumière, des musiques assourdissantes, des conversations inaudibles, des rapports superficiels, et de la danse. La liberté en somme. Pas tout à fait. Sortir en boîte la nuit est tabou, mal vu. Après, chacun s’arrange avec son image et l’hypocrisie générale. « C’est normal de s’amuser quand on a 25 ans, je préfère ça plutôt que me retrouver frustré à 40 et tromper ma femme dans des bars à putes avec X ou Y » lache une voix. Vers 2h15, la caméra nous emmène dans un cybercafé, le nouvel échappatoire de la jeunesse. Là dedans, il y a une histoire de femme romantique. Le jeune gérant du cyber prêche une autre doctrine : c’est le jour que les démons se promènent, alors il préfère son statut de noctambule. Les voix lugubres des muezzins appellent à la prière du machrek (le levant). La nuit s’achève en compagnie de la grand-mère de l’auteur, parfaite francophone, témoin de la colonisation, de la libération, et d’un nouveau jour qui se lève.

YANIS KOUSSIM >> La Nuit >> EPISODE 1 par UneteaAlger

En remontant Cervantès remonte littéralement par le téléphérique le quartier Cervantès, et son histoire. Drôle d’entrée que celle choisie par le réalisateur Hassan Ferhani. Il fait dialoguer des couples en off dans les allées du Jardin d’essai dans une version sophistiquée et algéroise du célèbre « Toi Jane, moi Tarzan ». Ils refont le monde, et les rapports amoureux. Exploit filmique : Ferhani réussit à projeter des scènes de Tarzan, l’homme singe sur les arbres où elles auraient été tournées en 1932 avec Johnny Weissmuller et Maureen O’Sullivan. De Cervantès, il reste la grotte et ce fast-food dont le plat favori est le Don Quichotte. Il y en a qui se rappellent que c’était un livre aussi, et une malédiction pour Orson Welles et Terry Gilliam. Un interlude étonnant expose des jeunes du quartier à des toiles du Musée des Beaux-Arts, le temps de dire « je pense que« , « je ressens cela« . Le réalisateur « dé-fantasme Alger » en commençant par un seul quartier dont il remonte l’avenue principale, à la recherche d’un personnage du roman de Cervantès. L’espagnol était prisonnier de la ville de 1575 à 1580, comme semblent l’être ses jeunes habitants aujourd’hui.

Amina Zoubir est la plasticienne du quatuor. Elle est aussi une femme. Et ça, en Algérie, ça change tout. Dans Prends ta place, elle se met en scène sur « les territoires masculins« . Partout où la femme algérienne n’a théoriquement pas sa place, elle la prend. On la retrouve vendeuse de caleçons pour hommes, sur le siège d’un coiffeur masculin, au comptoir d’un café maure et aussi sur un terrain de foot. Ce n’est pas tant qu’elle dispute sa place à l’homme, elle revendique plutôt un espace commun. Et aussi de ne plus être regardée comme une proie, et de pouvoir se baigner dans une tenue normale. Les hommes devraient comprendre qu’à deux, l’ennui est plus doux, les murs moins lourds à tenir. Les performances vidéos d’Amina Zoubir donnent une clé pour assembler cette mosaïque documentaire qu’est Un été à Alger. « Il est important d’adoucir et de décomplexer les rapports hommes-femmes en Algérie » nous dit-elle lors d’une rencontre à Paris.

Le rapport hommes-femmes, et plus généralement le rapport à l’autre pourrait être la problématique centrale de ce webdocumentaire. « La société algérienne est malade, on ne peut pas espérer former un couple avec un malade » assène un homme le visage caché par les végétaux du Jardin d’essai. Une société en état de stress post-traumatique si on en croit cette étudiante zambienne en médecine interrogée par Ammar-Khodja. Elle témoigne, avec le sourire, du racisme et des comportements « incroyables » des Algériens, du stress et de l’agressivité entre eux, « au sein d’une même famille« . Elle est pourtant prête à rester en Algérie. « A force de travailler à l’hôpital, tu apprends que ce sont des gens qui ont beaucoup plus besoin d’amour. Chez nous on donne beaucoup d’amour, ici on en manque« . Il faut commencer par s’aimer soi-même si on veut s’ouvrir aux autres. Un été à Alger c’est aussi un miroir tendu aux Algériens dans lequel ils peuvent se regarder sans se sentir trop accablés, jugés. Et le monde extérieur est invité à regarder aussi à travers cette lucarne ce qu’il advient d’Alger la Blanche.

Cette série de films démystifie une grande capitale méditerranéenne, voisine de Marseille, plus proche que Jerusalem ou Bagdad, et pourtant moins documentée dans les médias. Les producteurs français, secondés par Libération, TV5 Monde et Algérie-Focus, sont fiers de ce « regard contemporain sur Alger, qui veut s’affranchir du passé et des clichés« , et d’espérer que ces images soient le début d’un dialogue « entre les deux rives de la méditerranée pour les 50 prochaines années« . Mais cela est une autre histoire.

Un été à Alger, webdocumentaire de Amina Zoubir, Hassan Ferhani, Yanis Koussim, Lamine Ammar-Khodja, Aurélie Charon, Caroline Gillet. Production : Narrative, Une chambre à soi. France, 2012.

Le webdoc : http://www.un-ete-a-alger.com/

Sur Dailymotion : http://www.dailymotion.com/UneteaAlger#video=xsi60ux

Les réalisateurs d'Un été à Alger, de gauche à droite : Hassan Ferahni, Yanis Koussim, Amina Zoubir, et Lamine Ammar-Khodja (photo : Narrative)

Les réalisateurs d’Un été à Alger, de gauche à droite : Hassan Ferahni, Yanis Koussim, Amina Zoubir, et Lamine Ammar-Khodja (photo : Narrative)

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