Amina Zoubir : « les Algériens n’ont pas l’habitude de se voir dans un miroir »

Un été à Alger : Prends ta place séquence 6 (image : Narrative).

Un été à Alger : Prends ta place séquence 6 (image : Narrative).

Un été à Paris en 2013, nous avons rencontré Amina Zoubir, réalisatrice du segment Prends ta place dans Un été à Alger, lors d’une exposition collective où trônait une de ses oeuvres : une collection d’élégants slips en dentelles, pour hommes.

Quel que soit le médium qu’elle utilise, et là il s’agit de vidéo, Amina Zoubir continue d’interroger la société algérienne sur la place qu’elle accorde à la femme dans l’espace public. Cette plasticienne de 30 ans ne fait donc pas des courts-métrages à proprement parler, mais des actions, des performances. Dans Un été à Alger, on la voit s’avancer sur des « territoires masculins » : le café, le coiffeur, le mur de la rue… Ce n’est pas tant pour disputer la place de l’homme que pour réunir les deux entités, le féminin et le masculin, trouver « un terrain d’entente » pour avancer vers le même but, marquer des points dans le match de l’existence, ensemble. Nous avons parlé de ça, et aussi de « catoptrophobie », la peur des miroirs.

Amina, voulez-vous bien nous redire ce projet avec vos mots ?

Un été à Alger est un web-documentaire laissant voir les courts-métrages de quatre jeunes cinéastes algériens, Lamine Ammar-Khodja, Yanis Koussim, Hassan Ferhani et moi-même Amina Zoubir. Chacun d’entre nous a présenté des images teintées d’une démarche singulière qui nous est vraiment propre. Dire « je » devient très compliqué dans le contexte algérien, parce que le collectif est assez imposant. Un été à Alger c’est également un film de 52 minutes monté pour TV5 Monde, réalisé par les deux journalistes qui nous ont initiés au projet, Aurélie Charon et Caroline Gillet. Ce documentaire est une sorte de making-of de nos aventures sur le projet Un été à Alger et propose une autre image intime d’Alger, qui n’est pas celle de la carte postale post-coloniale. 

Amina Zoubir (à droite) dans une partie de dominos avec/contre les anciens (image : Narrative).

Amina Zoubir (à droite) dans une partie de dominos avec/contre les anciens (image : Narrative).

Ici en France, nous recevons peu d’images de l’Algérie, alors que les deux pays partagent une histoire, une langue, des références, une économie et des gens. Pourquoi ?

L’Algérie et Alger particulièrement sont peu connues des médias étrangers. Notamment, parce que pendant dix ans dans les années quatre-vingt-dix, nous avons vécu la guerre civile, et le pays s’était fermé à l’extérieur. Pas mal d’Algériens ont choisi l’exil, d’autres sont restés parce qu’ils n’avaient pas le choix, la possibilité, le désir de partir. Et il existe peu d’images connues venant de l’Algérie. Enfin, pour être plus précise, il n’y a pas assez d’images qui circulent hors du pays.

La culture du cinéma – tout simplement aller voir et apprécier un film – s’est perdue.

Et à l’intérieur du pays comment se passe la diffusion des films ?

Sur la distribution des films intra-muros, il faut savoir qu’il existait 400 salles de cinéma en Algérie après l’indépendance. Il en reste moins d’une quarantaine aujourd’hui, dont quelques-unes actives. La culture du cinéma – tout simplement aller voir et apprécier un film – s’est perdue de nos jours. En ce moment, deux ciné-clubs font un travail efficace et nécessaire. Il y a le ciné-club Ciné qua none qui organise des projections tous les jeudis ; dernièrement Pierrot le Fou de Jean-Luc Godard a été diffusé à la Filmathèque Zinet, sans compter la diffusion de films algériens, japonais, américains etc. L’autre ciné-club qui existe et résiste depuis plus de dix ans, c’est Chrysalide qui organise presque tous les vendredis soir une projection de films récents réalisés par des cinéastes Algériens qui s’adressent spécifiquement à un public plus averti. Toutes ces initiatives, certes privées, facilitent la distribution des films algériens et l’accès à ces images. La diffusion des images fabriquées par les réalisateurs algériens est un vrai problème. La distribution manque cruellement et malgré tout, il y a une production, une création artistique et cinématographique, il reste à trouver des lieux de diffusions. Il y a des événements, des initiatives à destination des plasticiens et des cinéastes, pourtant ça ne suffit pas à valoriser tout le potentiel des créateurs d’images. Il reste à créer une dynamique d’événements, au rythme d’une manifestation par semaine au moins ! Il y a aussi un problème majeur, celui de la communication des événements au public algérien. Il existe des évènements culturels organisés par l’AARC (Agence Algérienne du Rayonnement Culturel), toutefois même si l’information circule à la télévision, la radio et dans la presse, il y a un manque d’intérêt de la part du public. Les gens ont perdu l’habitude de sortir voir une exposition ou encore d’aller voir un film au cinéma, c’est sans doute le résultat d’habitudes acquises pendant la décennie noire, de ce fait les Algériens ont perdu cet intérêt pour le cinéma et l’art. Ce qui fonctionne bien en ce moment, c’est la société de consommation : les Algérois – pour ne pas dire tous les Algériens – aiment sortir dans les pizzerias en famille l’après-midi à Stawali, à Tipaza… Je me demande comment susciter l’intérêt envers l’art alors que cette discipline n’est pas enseignée dès l’école primaire. Bien que les manifestations culturelles existent, le public semble les bouder car il n’y est pas sensible, je dirai même qu’il n’a pas été sensibilisé à ces formes d’images. Il s’agira sans doute d’améliorer la communication et la diffusion de ces évènements culturels, sans négliger pour autant une éducation artistique, appliquée dès le jeune âge à l’école ou dans des structures associatives pour un large public néophyte.

A propos de la diffusion, ce webdoc est comme son nom l’indique réservé au web. Or je crois savoir que les tuyaux de l’Internet algérien ne permettent pas toujours des débits suffisants pour streamer de la vidéo…

C’est dommage, l’Internet en Algérie est sans doute l’un des moins efficace au monde. Mais il y a une solution qui consiste à aller directement sur Dailymotion où sont hébergées les vidéos, plutôt que de passer par l’interface du site dédié au projet Un été à Alger, qui vraisemblablement est attrayante et jolie, pourtant lente à streamer pour les connexions en Algérie. Par ailleurs, 300 000 personnes ont regardé intégralement le webdocumentaire. Je ne peux pas vous dire d’où se connectaient les gens. Cette année en Algérie, nous avons projeté une sélection des courts-métrages d’Un été à Alger aux Rencontres cinématographiques de Béjaia et au ciné-club Ciné qua none en juin. 

Amina Zoubir : "Prends le bus et regarde" (Alger, documentaire, 2006).

Amina Zoubir : « Prends le bus et regarde » (Alger, documentaire, 2006).

J’ai cru comprendre que les commentaires sous les vidéos ont été désactivés. Pourquoi ?

Sans généraliser à tous, je pense que les Algériens ont un problème avec les miroirs. Ils n’ont pas l’habitude de se voir dans un miroir d’images, une peur dissimulée par des réactions exacerbées lors des rencontres avec le public et de virulents commentaires sur les réseaux sociaux. Je parlerai même d’une catoptrophobie et cela renvoie également à l’eisotrophobie (1).

Pardon ?

Ce sont deux mots importants pour comprendre la nature des réactions et des commentaires. À savoir que certains n’acceptent pas l’image et ont peur de leur reflet et comportement observés à l’image, même s’il s’agit de fiction ou de documentaire. C’est aussi une peur de la pensée critique soutenue dans ces images ; parce qu’elles reflètent leur malaise, leur désarroi.

C’est aussi une question de réputation, ils ont peut-être peur de l’image d’eux qui est véhiculée à l’étranger.

Il ne faut pas avoir peur de montrer les choses telles qu’elles sont. C’est la réalité. On ne peut pas la travestir. On ne peut pas montrer que des fleurs. Je veux tout montrer. C’est aussi la liberté du plasticien et du réalisateur de montrer ce qu’il veut à travers l’image. Lorsqu’on a montré les films d’Un été à Alger, nous avons eu des réactions intéressantes à Alger. Les spectateurs ont cette poussée d’effroi liée à leur affect, ils se lèvent et sortent de la salle. Ceux qui sont vraiment curieux et veulent poser des questions restent, et ça ouvre sur des débats captivants. Il y a un vrai échange. Lors des projections en France, nous avons eu des réactions assez virulentes de la part des Algériens. Le public français était intéressé par ces images qu’il n’a pas l’habitude de voir, par leur contenu critique. Qu’elles représentent le réel ou la fiction, à chacun de prendre sa distance par rapport à ces images. Ces spectateurs algériens en France manifestaient beaucoup d’émotions et les extrapolaient à la politique. On ne fait pas de politique quand on fait des images. Il y a un engagement certes, mais ce n’est pas de la politique comme en font les politiciens. Pendant les projections, on a eu droit à des débats politiques. C’est dommage car ces images questionnent autre chose, elles questionnent l’individu en lui-même, sa perception du monde. Bien sûr, certains spectateurs vivent une certaine misère sociale, une certaine condition humaine ardue, ainsi ces images ravivent les questionnements liés à leur situation. D’autres, au contraire, sont plutôt dans une quête de soi et perçoivent ces images comme une autocritique pour aller de l’avant. Je montre ces images et les spectateurs en font ce qu’ils veulent. C’est intéressant d’observer ces phénomènes puisque je constate que ces images bouleversent les mentalités.

Ce qui est intéressant dans votre projet, c’est que vous avez chacun réalisé des films très différents les uns des autres.

Chaque réalisateur a une intention. Et cette intention vise à raconter des histoires en créant des images. Certes, ces images peuvent heurter et exalter les affects des Algériens. Il faut qu’ils apprennent à prendre une distance avec les images, se détacher de l’affect et construire leur propre propos.

 J’encourage vivement les Algériens à créer leurs images !

Vous avez employé un mot-clé : « individu ». Vous avez dit auparavant qu’il était difficile de dire « je » car le collectif est imposant. L’individu n’existe pas ?

Si, il existe. En dépassant le collectif, on se dépasse soi-même. L’individu s’affirme dans une société et conjugue avec elle. Il n’est pas obligé d’aller contre elle. Et si chacun réalisait cela, la société changerait. Il faut en être conscient ! Transformer la cellule (l’individu) contribue à réformer la structure (la société). Si certains sont marginalisés ou indépendants, car décalés par rapport aux autres, ce sont quand même des individus qui existent dans la société ; ils ne sont pas schizophrènes, ils sont intégrés dans la société algérienne et conjuguent avec elle. L’artiste est un individu marginalisé et il a la responsabilité d’apporter quelque chose de nouveau à la société. L’artiste tout comme le cinéaste a un certain rôle dans la société, mais lorsque le poids de la censure s’applique à sa création, cela ampute la société de l’un de ses membres. Je crois au pouvoir des images, et le processus de création des images soulage l’artiste car il sublime les peurs et les névroses, j’encourage vivement les Algériens à créer leurs images !

Il y a eu l’Algérie de l’ENTV (l’ORTF algérienne), puis dans les années 80 l’Algérie des antennes paraboliques tournées vers l’occident et le moyen-orient, et enfin celle de l’internet.  On le voit à travers les réseaux sociaux, les mèmes et les détournements d’images qui circulent, les Algériens sont en voie de devenir des geeks ?

Le rapport à l’image n’a jamais cessé d’évoluer. Dès les années 70, le cinéma algérien avait connu son apogée avec quelques films cultes, juste avant de stagner dans les années 80, puis s’est fait discret lors de la décennie noire, pour finalement renaître comme un phénix de ces cendres, grâce à de nouvelles générations de cinéastes algériens prometteurs, actifs depuis les années 2000. Je cite le film Tahia ya didou (2) de Mohamed Zinet (Alger insolite, 1971) et le film Nahla (3) de Farouk Beloufa (1979). Ce sont des films qui ont été censurés de la télévision algérienne, je les ai découverts en m’intéressant aux cinéastes algériens. Ces films n’évoquent pas la gloire de la guerre de libération comme les autres films réalisés durant les années 60. Je cite aussi le film Omar Guetlato (1976) de Merzak Allouache qui apporte une réelle critique de la condition humaine dans la société algérienne. Cinquante ans après l’indépendance, L’AARC a produit Hors la loi (2010) de Rachid Bouchareb, l’on constate alors le poids des 130 ans de la colonisation française. On est encore dans un système qui favorise le processus de décolonisation. Et la nouvelle génération de cinéaste algériens cherchent à en découdre avec de nouvelles images. J’observe un autre phénomène de détournement sur Facebook et Youtube, c’est parce que les outils informatiques se sont démocratisés. Des vidéos amateurs débordent sur la toile.  Il y a donc bien de la créativité, de la réappropriation d’images, et aussi une certaine réflexion. Ce qui me fait sourire c’est que ces jeunes vivent leur époque. Ils sont avertis et alertes. Ce sont des geeks ! Et c’est très important qu’ils vivent leur époque à travers Internet, même s’ils ne peuvent pas quitter le pays du fait d’un embargo dû aux problèmes de visa. Ils voyagent autrement. Pendant les années du terrorisme, on a voyagé à travers la télé, eux voyagent à travers Internet. Ils sont au courant de tout. (…) C’est plutôt sain, les Algériens se dépassent et s’expriment librement sur Internet.

Amina Zoubir : "Efface-moi" (Marseille, video, 2011).

Amina Zoubir : « Efface-moi » (Marseille, video, 2011).

Après la projection du film de votre compatriote Sofia Djama (Mollement un samedi matin) à la Fnac des Halles à Paris en 2012, un membre du public s’est plaint de la mauvaise image qui était donnée de l’Algérie, c’est-à-dire « des violeurs, et une fille qui sort le soir ».  C’était une réaction assez violente et ce n’était pas la seule. Je n’avais jamais vu ça.

En général (rires), les réactions sont violentes. Je vous l’ai dit tout à l’heure. En revanche, pour nos films d’Un été à Alger j’ai été surprise de voir les réactions du public en Algérie, c’est-à-dire beaucoup de curiosité, de questions. Cependant, le public algérien en France a été plutôt virulent. Je pense qu’ils veulent garder une image fantasmée de l’Algérie dont ils idéalisent le souvenir. Pour eux, il faut montrer la bonne image, celle de l’Algérie qu’ils aiment. Si ce type d’images les dérange c’est parce que le propos de nos films bouleverse l’ordre établi… Et tout ce qui a une démarche critique fait rebondir les gens car ils ne s’y attendent pas… Et c’est normal, parce qu’ils n’ont pas l’habitude de ce type d’images, et quelque part, cette liberté d’expression les dérange. Parce que eux-mêmes ne l’ont pas ouvertement. Si je me référais aux vidéos que j’ai réalisées pour Un été à Alger, je montre que le corps de la femme est sujet à des controverses, il est sujet au patriarcat. Les effets du patriarcat se font plus ou moins sentir selon les sociétés. Il y a un certain rapport à l’animalité. C’est dommage de traiter les femmes de cette manière-là. On n’est pas des proies. On est des êtres humains comme les hommes, on a besoin de travailler et de sortir. De nos jours, que ce soit en France ou ailleurs, le corps féminin est encore sujet à des violences. En Algérie, les luttes pour l’égalité et le respect aux femmes continuent à animer les tensions, il s’agit d’un sujet sensible à prendre en considération pour les cinéastes Algériens.

Une question un peu « pop culture » pour détendre l’atmosphère. Avez-vous assisté à la visite d’Arnold Schwarzenegger à Oran ? Ca semblait surréaliste, et en même temps c’était comme -comment vous dites déjà vous les artistes – un happening?

Effectivement, j’étais en Algérie lors de sa visite. Il préside une ONG pour l’écologie qui a nommé la ville d’Oran comme 5e capitale de son réseau des villes les plus polluées du monde après Rio, Pékin, Santa Monica, et Genève comme centre de décision, 5e capitale à entrer dans le R20. Il y a une photo où l’on voit cet Américain entouré d’Algériens bodybuildés… Arnold Schwarzenegger était ébahi, souriant, joyeux de voir que son influence d’acteur hollywoodien s’étendait également jusqu’en Algérie ! Les étrangers n’ont pas d’image de ce pays parce qu’il en sort si peu… Ainsi, ils sont contents de rencontrer le peuple algérien (…) parce que celui-ci communique beaucoup de joie et d’enthousiasme. La culture américaine imprègne forcément les Algériens, pourquoi ? Parce qu’elle véhicule du rêve. Et les Algériens ont besoin de rêver ! Ils ont besoin de poésie et de laisser libre cours à leur imaginaire pour lâcher prise.

Il faut trouver un terrain d’entente entre les hommes et les femmes pour arriver à vivre ensemble.

A propos de l’espace public, la municipalité d’Alger a fait en sorte de favoriser la vie nocturne depuis le dernier ramadan. Quel rapport avez-vous avec l’espace urbain d’Alger ?

Une bonne nouvelle, la municipalité d’Alger veut dynamiser la vie nocturne de la capitale, notamment en augmentant les horaires d’ouverture des cafés et aussi de l’éclairage urbain jusqu’à minuit. Pendant le mois sacré du Ramadan, Alger vit la nuit ! Pourquoi ne pas continuer ainsi le reste de l’année ?! Mes vidéos, dans Un été à Alger, sont des « actions performatives » que j’ai effectuées dans l’espace urbain à Alger. J’aborde le rapport homme-femme avec dérision et de manière décomplexée, de sorte que l’homme algérien se sente à l’aise. Je ne suis pas là pour le condamner. Il faut voir le problème autrement. On peut vivre ensemble et se respecter. Certains Algériens restent respectueux envers les femmes. Et ces violences envers les femmes se sont atténuées ces trois dernières années. Je me l’explique par ce qui s’est passé en 2010 : une foule composée d’Algériens et d’Algériennes a envahi les rues du pays. Ce n’était pas des émeutes. C’était un exutoire social célébrant la qualification de l’équipe nationale de foot à la Coupe du Monde. Joie et frénésie collectives, les Fennecs allaient défendre leur drapeau en Afrique du Sud ! Cette victoire a poussé les hommes et les femmes dans les rues pour exprimer leur jubilation, pour aller de l’avant ensemble et vivre ce rêve. À cette occasion, les femmes ont renégocié leur place dans l’espace urbain algérien. Ce processus est rendu possible par un match de foot !  Le manque de divertissement et de vie culturelle fait qu’il reste deux choses importantes dans la société algérienne : le foot pour les hommes et les fêtes de mariages pour les femmes. D’où mon sixième épisode où je fais jouer ensemble des femmes et des jeunes hommes sur un terrain de foot. Il faut trouver un terrain d’entente entre les hommes et les femmes pour arriver à vivre ensemble.

Je comprends mieux alors ce sixième épisode. Le mariage est un espace non mixte d’ailleurs, il me semble. Et là vous réunissez hommes et femmes dans une partie de foot d’où elles sortent gagnantes, capables. Mais ce serait un terrain d’entente plutôt qu’un terrain d’affrontement. Vous avez déjà expliqué que les filles ne voulaient pas jouer en robe de soirées par peur de les abîmer, c’est dommage. Mais pourquoi avoir fait jouer des adolescents plutôt que des hommes adultes ?

Effectivement, les filles ne jouent pas en robes de soirée, faute de costumière habilitée à fournir assez de robes en strass… Néanmoins, les footballeuses ont accepté de jouer avec leurs habits quotidiens même voilées : en robe, pantalon, t-shirt, short… C’était le seul tournage où je ne figure pas physiquement dans le cadre de l’image, telle que j’ai procédé pour les précédentes actions performatives; je suis donc derrière la caméra, ainsi, je filme et commente la performance de ces femmes qui prennent leur place sur le terrain d’un stade de foot. Par ailleurs, les hommes n’ont pas souhaité ou osé jouer contre ou avec elles, on a été contraint d’accepter l’équipe de juniors footballeurs. Un rapport mère-fils s’instaure alors dans ce dernier épisode des actions Prends ta place, ce qui fait écho également à la chanson en bande sonore « l’Algérie notre mère ».

Amina Zoubir : "Dentelles" (2013), photo : Galerie Talmart, Paris.

Amina Zoubir : « Dentelles » (2013), photo : Galerie Talmart, Paris.

Ces caleçons ou slips en dentelle que vous essayez de vendre dans votre quatrième épisode, et ceux que vous avez exposés récemment à la Galerie Talmart à Paris, c’est un appel à l’homme algérien à s’adoucir, à accepter sa « part féminine » ?

Mes six actions filmées ont beaucoup fait rire et réagir les spectateurs algériens aux dernières Rencontres Cinématographiques de Bejaïa (Algérie), il est important d’adoucir et de décomplexer les rapports hommes femmes en Algérie. Je suggère intentionnellement aux hommes de réfléchir à la situation ; il s’agit sans doute d’accepter leur part féminine sans pour autant amoindrir leur valeur et leur identité masculines.

Propos recueillis par Rachid Ouadah, à Paris, août 2013.

(1)  Catoptrophobie : peur des miroirs. Eisotrophobie : peur de son propre reflet.

(2) Une copie de faible qualité de Tahia ya didou (Mohamed Zinet, 1971) est visible sur le tube : http://www.youtube.com/watch?v=6HxOiUIE2Yg.

(3) Nahla de Farouk Beloufa (1979) : http://www.youtube.com/watch?v=umB52gRHHBE .

www.aminazoubir.com

Amina Zoubir : "C'est le temps du bonheur" (Paris, néon, 2013).

Amina Zoubir : « C’est le temps du bonheur » (Paris, néon, 2013).

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