Les bienheureux : comme Ulysse

Un premier film de Sofia Djama nous emmène dans l’Algérie des années 2000, c’est à dire après la décennie noire pendant laquelle tous les Bataclans algériens ont explosé au moins deux fois.

A la suite de l’interview qu’elle nous a accordé pour son court-métrage en 2012, la réalisatrice et scénariste Sofia Djama lance son premier long, c’est donc un premier film de la seule réalisatrice algérienne, et française, vivante. “Les bienheureux” suit une famille algérienne moyenne (quoique “bourgeoise” par son style de vie, la notion de bourgeoisie étant toute relative à l’état de développement du pays) et son entourage le temps d’une journée en 2008. Les parents, joués par Nadia Kaci et Sami Bouajila, sont instruits, et libéraux, c’est à dire affranchis du moule nationaliste et religieux qui caractérise la société algérienne récente. Le mari est médecin et projette de construire une clinique, qu’il finance en partie grâce à des avortements clandestins. Son épouse n’est en rien soumise. Au contraire, elle voudrait, comme la moitié de ses compatriotes, quitter l’Algérie pour offrir à leur fils un véritable avenir dans une université. Autour d’eux, le meilleur ami du fils qui veut se faire tatouer un verset du Coran sur le dos, et une voisine du quartier – trois jeunes un peu dérivants. Si les garçons sont pris dans l’étau social, entre une religion devenue un produit de consommation culturel comme Star Wars aux Etats-Unis, le cannabis, et la perspective de l’absence de perspective, la fille elle (jouée par Lina Khoudry, distinguée par un prix à la Mostra de Venise), fait preuve d’une personnalité jusque-là interdite dans ces mondes – les mondes arabes, maghrébins et musulmans. Au fur et à mesure que l’intrigue se noue, on perçoit les cliquetis d’un engrenage qui va mener, comme La haine ou Do the right thing, à une conclusion tragique. Ou pas.

Là où la réalisatrice nous livre une fiction, nous avons préféré voir un documentaire. Les bienheureux est une pièce manquante dans le puzzle algérien contemporain. Comment les gens ont survécu, psychologiquement, après la décennie noire ? Dans Les bienheureux, les personnages adultes se déchirent sur la question. Où étaient-ils pendant qu’on tuait des gens ? Lui, médecin, les autres, journalistes ou femmes de culture, ont été des cibles à la fois pour le terrorisme d’essence islamiste et le pouvoir d’essence dictatoriale. Le premier s’est réfugié au Club des Pins, la résidence de la nomenklatura algérienne. Les secondes sont parties en France. Las de ce débat, c’’est à nouveau vers ce club des rupins que se dirige le couple pour essayer de dîner normalement, dans un lieu public où on peut servir de l’alcool à des femmes sans que cela fasse scandale. Ils se retrouvent finalement devant une terrasse face à la mer gâchée par le bruit d’un groupe électrogène. Car même si l’Algérie est un des pays les plus riches du monde, les coupures de courant sont monnaie courante. Alger n’est pas blanche, elle est grise, elle est décrépite comme la peinture sur les murs de ses bâtiments. Dans Les bienheureux, même quand il fait jour, on a l’impression qu’il fait nuit. 

Et tandis que le Club des Pins et ses gents brillent de mille feux, les jeunes refont le monde avec très peu de moyens, dans une cave. Cigarettes, joints, et tatouages. Au milieu des garçons, il y a cette jeune fille qui a la bouche aussi bien pendue que celle d’un homme. En fait, le film balaie tout un tas de clichés sur le Maghreb à travers le portrait de ses personnages : ainsi les Algériens utilisent encore beaucoup de mots de français, ils boivent de l’alcool, les femmes sont indépendantes ou essaient de l’être, elles ne sont pas toutes voilées, il leur arrive de sortir entre amis, ils fument du cannabis, les hommes ne sont pas tous barbus. La barbe, parlons-en. L’islamisme n’est pas le sujet du film. Il apparaît sous la forme d’un quasi-cameo, un personnage déjà vu dans le court-métrage de la même réalisatrice (et interprété par Yanis Koussim, réalisateur du court-métrage Mon frère) où l’on voit homme barbu et en tenue religieuse vendre des strings et des petites culottes au marché. Une tartuferie donc. L’islamisme, cette malformation de la religion, s’est distillé dans les esprits en bigoterie. Et cette bigoterie génère des contradictions à cause du choc frontal et permanent avec la réalité et la modernité. Pour résister psychologiquement à la pression qui en découle, chacun se fait alors sa propre religion, compatible avec l’ivresse alcoolique ou cannabique, les tatouages, ou la consultation de sites pornographiques. L’un des jeunes écoute bien du “punk halal”, le taqwacore, qui lui permet à la fois de se défouler et de rester dans sa foi. Le reste est non-dit, les meurtres, les massacres, les « Bataclans » algériens. Tout cela est encore tu, entouré d’un voile pudique ou d’un foulard, mais les cicatrices sont encore bien visibles.

Les  Bienheureux. Réalisation et scénario : Sofia Djama. Interprétation : Nadia Kaci, Sami Bouajila, Lina Khoudry. Photographie : Pierre Aïm. Montage : Sophie Brunet. Algérie, Belgique, France, 2017. Sortie française : 13 décembre 2017.

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