Black : un film réservé aux Noirs ?

Une fiction sur un ghetto de Molenbeek est reléguée à un service de VOD pour la communauté afro, sans raison valable.

Marwan et Mavela se croisent dans un commissariat dans la commune de Molenbeek. Lui, à peine majeur et déjà menotté parvient à lui griffonner son numéro de téléphone sur un bout de papier. Elle, encore mineure, fait semblant de refuser cette drague incorrecte. Car Marwan est marocain, Mavela est congolaise, et ils ne font pas partie de la même bande. La blague, c’est qu’ils sont tous les deux belges, francophones avec des notions de flamand. Le charme des héros campés par deux acteurs inconnus et très attachants ajoute au glauque quand nous nous enfonçons avec eux dans une guerre des gangs sordide.

Nous avons eu la chance d’assister à la projection de Black dans une vraie salle de cinéma sur l’invitation d’Afrostream, le service de VOD spécialisé dans les films pour la diaspora africaine et les afro-descendants. Les « tchips » ont fusé pendant une heure et demi. Nous avons ri et versé des larmes pour ces personnages de fiction inspirés de personnes réelles couchées sur le papier par un romancier belge. Les exploitants français ont pourtant refusé de sortir Black sur leur réseau prétextant un risque de trouble à l’ordre public. Lors d’une projection en Belgique, des adolescents bruxellois avaient provoqué des échauffourées en esquivant l’interdiction qui leur était faite de le visionner. Le film montre des jeunes en prise avec la violence sociale, il montre aussi des corps dénudés pris dans la violence des sentiments, mais il est interdit aux jeunes. Premier paradoxe.

Martha Canga Antonio (Mavela) au premier plan.

Martha Canga Antonio (Mavela) au premier plan.

Second paradoxe : le casting entièrement noir et maghrébin. Cette catégorie de la population (et du public) n’est visible dans les médias que pour des faits de sport ou de délinquance (la criminalité financière étant réservée aux blancs), voire de terrorisme. Sur une scène de théâtre, en dehors du Jamel Comedy Club, point de salut pour les acteurs colorés. Sur l’écran, noirs et maghrébins se démènent pour sortir des clichés et des rôles racialisés ou socialement marginaux comme c’est le cas dans Black. Ici, ce casting est doublement pénalisé puisqu’il faudra aller chercher le film sur internet ou en vidéo pour juger d’une performance véritablement unique.

Troisième paradoxe : malgré son propos, malgré son casting, le film peut être vu comme une démonstration décomplexée des thèses de l’extrême-droite européenne. Ainsi, les deux bandes rivales agissantes se définissent par leur origine, ce que Jean-Marie Le Pen appelait les « bandes ethniques ». Le film s’ouvre sur un vol à l’arrachée aggravé d’une scène de haine anti-flamand (ou « racisme anti-français » comme on dit chez nous). Comme dans Polisse de Maïwenn (2011), nous avons droit à un personnage de femme-flic qui s’adresse à un voyou en arabe pour se faire respecter. Comme dans L’Esquive d’Abdellatif Kechiche (2004), il y a un personnage blanc persuadé d’être arabe : un petit « remplacement » à la Zemmour ou l’échec de la politique d’intégration et du multiculturalisme ? Une certitude : le Front National français devrait produire des films de fiction plutôt que des discours, ses idées seraient mieux acceptées. Pour autant, elles ne seraient pas distribuées en salles mais directement en VOD.

C’est justement une chaîne bleu-blanc-rouge, TF1, qui a décidé de soutenir le long-métrage qui aurait surtout souffert de l’encombrement estival des cinémas. Les « américains » ont reconnu dans le duo de réalisateurs deux des leurs. Ils les ont donc mis aux manettes du Flic de Beverly Hills 4 (2017). On a comparé Black un peu vite à un mélange de Roméo et Juliette, et La Haine qui était déjà très « inspiré » de Spike Lee et Scorsese. Or, son esthétisme millimétré lorgne du côté de la cinématographie moderne américaine à base de ralentis genre Snyder, la profondeur et l’émotion en plus. Ne vous fiez pas à la bande-annonce.

Black. Réalisation : Adil El Arbi et Bilall Fallah. Scénario : Nele Meirhaeghe, Hans Herbots, Adil El Arbi et Bilall Fallah. Interprétation : Martha Canga Antonio, Aboubakr Bensaihi, Théo Kabeya. Photographie: Robrecht Heyvaert. Musique: Hannes De Maeyer. Belgique, 2015. Sortie française : VOD, juin 2016.

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