Un kinétoscope (1888-1910).

La micro-vidéo ou le retour aux sources du cinéma

Personne ne veut manquer le tournant du microblogging video annoncé en fanfare par Vine, de peur d’être dépassé. Quitte à faire n’importe quoi. Revue de pressés.

Adam Goldberg, on connaît son visage pour l’avoir vu dans Friends, Il faut sauver le soldat Ryan et Deux jours à Paris. Se disant féru de vidéos expérimentales depuis son adolescence, le comédien presque mainstream est le premier à tenter l’expérience périlleuse de la série par épisodes de six secondes. Mais on n’y comprend rien et on décroche. Salué de part et d’autre, ce montage incohérent et soi-disant lynchien ou wharolien en manque énormément, de lien. L’absence de structure narrative cache l’urgence d’un auteur pressé d’investir ce tout nouveau territoire qu’importe le contenu qu’il y met. Pourtant, Goldberg a le courage de se lancer et donc d’essuyer les plâtres. Faut croire que Vine est propice à la comédie, puisque Steve Agee, un acteur habitué du show de l’humoriste Sarah Silverman, y va lui aussi de ses saynètes. Encore moins connu que Goldberg, il arrive à produire quelque chose de plus impliquant car plus lisible. La vidéo de six secondes nouveau territoire d’expression ? Pas tout à fait.

Canal+ a mis en ligne quelques séquences off de la soirée des Césars 2013. A ce jour nous n’arrivons pas à retrouver les flux Vine de cette cérémonie mémorable présidée par Jamel Debouzze (lol) et animée par Antoine De Caunes (re-lol). Et pourtant nous les avons aperçus fin février. Si vous mettez la main dessus, gardez-les pour vous.  Mais, c’est Euronews qui teste le « potentiel viral » de l’application Vine dans la catégorie des news pures. La chaîne bleue azur constante en qualité depuis 1993 avait déjà innové des années plus tôt grâce à son format court No comment, des séquences à peine dérushées et dépourvues de voix-off. Mais là encore, le résultat laisse circonspect : que faire d’une allocution d’Obama qui tourne en rond ou de ces images d’étudiants chypriotes manifestant contre la crise ? Ca reste de l’information, mais la forme l’emporte presque sur le fond. Après tout, les chaînes d’information continue telles Itélé et BFMTV tournent déjà dans des boucles de 30 minutes.

Hollywood ne pouvait pas se laisser distancer par la mode et la technologie. D’autant plus que l’industrie du cinéma (nord-américain) pourrait revendiquer la paternité de la forme en six secondes. Le réalisateur de The Wolverine (avec dans le rôle-titre Hugh Valjean-Jackman) a posté un « tweaser » (mot-valise mélange de twitter et teaser) qui a crée le buzz, servant de la même manière la notoriété de Vine. Là encore, on ne comprend pas l’intérêt de ces 14 plans enchainés à vitesse grand V et dont l’esthétique laisse perplexe. Pourtant ça fait parler, en tout cas selon la notoriété du « produit » et du producteur : car c’est The Wolverine par James Mangold qui crée le bruit, pas le microblogging. Bref, c’est bien joué de la part des équipes marketing. Idem, pour White House Down de Roland Emmerich, dont les spectateurs ont été incités à poster leurs critiques via Vine. Ca donne quelques instants UPO (équivalent français de WTF, soit « Un Peu Ouf »). Et puis, un internaute peut-être pas lambda s’est engouffré dans la brèche sous le pseudonyme de Retweaser. Il a posté 12 micro-bandes-annonces de classiques tels que La folle journée de Ferris Bueller et Taxi Driver. Il s’avère, et ce n’est pas surprenant, que les tweasers les plus impactants sont ceux qui obéissent aux règles classiques du montage, notamment du raccord de mouvement. Mais à l’avantage de Retweaser, ses créations sont plus parlantes car elles s’appuient sur des images qui ont déjà fait leur chemin dans la mémoire visuelle collective.

Personne ne sait ce que va donner le microblogging vidéo mais tout le monde guette son évolution avec la peur au ventre de manquer le train en marche, nous y compris. Pour Virginia Heffernan éditorialiste de Yahoo! News « on n’a pas idée si Vine va changer la culture populaire comme l’a fait le daguerréotype en 1837 ou le cinématographe en 1890. Ou Youtube en 2005. Ou Twitter en 2006« . INA Global, l’observatoire des médias de l’Institut National de l’Audiovisuel est vigilant face au phénomène. Sous la plume de Karine Danjaume, l’Institut s’intéresse surtout à l’aspect « social » du phénomène et décrit à travers l’exemple précurseur du Wall Street Journal fin 2012 (et via une autre application nommée Tout) mais aussi celui d’un blog de l’Express, des usages « balbutiants » qui « ne bouleversent pas encore les codes des professionnels de l’information« .

Ott-choum

Pour observer un véritable bouleversement il faut en effet comme le suggère Heffernan remonter très loin dans le temps. En 1894 Thomas Edison lance commercialement le kinétoscope, un appareil destiné au visionnage individuel de très courtes séquences filmées. Le premier clip du genre passé à la postérité s’appelle L’éternuement de Ott, soit une séquence montrant un moustachu éternuer pendant à peu près 5 secondes et quelques poussières, tournant en boucle bien sûr. Et pour voir éternuer Ott et d’autres séquences aussi spectaculaires, il fallait payer. Le cinéma et la projection publique tels qu’on les connait arriveront plus tard.

Les créateurs des vidéos de Vine pourraient prendre exemple sur Edison. Se contenter d’un plan unique et fixe, pour commencer. Ou s’inspirer des Cinemagraphs de Jamie Beck et Kevin Burck. D’une simplicité géniale, ce procédé consiste à figer une vidéo tout en conservant une petite partie de l’image animée dans une boucle. Les Cinemagraphs illustrent à merveille le leitmotiv créatif des années 2010 : less is more (moins c’est plus).

Un Cinemagraph, version affinée du gif animé.
Un Cinemagraph, version affinée du gif animé.

Le monde de l’art contemporain ne pouvait pas lui non plus rester insensible aux charmes de la vidéo de six secondes. Mi-mars, l’Armory Show, la plus importante des foires d’art de New York, a vu Angela Washko avoir l’honneur d’être la première artiste à vendre une vidéo Vine. Celle-ci s’intitule Têtons sur Têtons sur Ikea et prolonge son travail sur le féminisme et le genre. D’ores et déjà, cet acte créatif doublé d’un acte d’achat précipité – toujours cette peur de manquer le train – pose de vraies questions sur l’exposition de telles œuvres et leur droit à la distribution. Et toujours celle du sens. Au moins, Washko a la délicatesse de poser sa caméra (enfin, son smartphone) pour réaliser un seul plan fixe. La balle est désormais dans le camp des créatifs et on espère que le prochain festival du film de Tribeca qui se veut aussi un véritable think tank du cinéma, en consacrant une catégorie à la micro-vidéo, va injecter de la narration dans ces capsules vidéo venues d’un autre temps.

Un kinétoscope (1888-1910).
Un kinétoscope (1888-1910).