La guerre des boutons d'acnée ou d'arrêt, au choix (The We And The I © Partizan).

Gondry : un transport pas commun

La guerre des boutons d'acnée ou d'arrêt, au choix (The We And The I © Partizan).
La guerre des boutons d’acnée ou d’arrêt, au choix (The We And The I © Partizan).

Michel Gondry nous transporte pendant deux longues heures à bord d’un bus new-yorkais surchargé de personnages en quête de hauteur. Brouillon et stressant comme le seraient de vrais ados en pleine explosion hormonale et émotionnelle.

The We And The I est le dernier film du prodigieux réalisateur français exilé dans le reste du monde anglo-saxon. Juste avant, Gondry avait commis sa toute première faute de goût en signant la réalisation de l’innommable navet innommé The Green Hornet, comédie d’action parasitée par sa star-scénariste Seth Rogen. Heureusement, The We And The I tient plus de David Lachapelle Block’s Party et Be Kind Rewind (Soyez sympa, rembobinez), dans lesquels il révélait déjà son amour aux habitants des quartiers populaires de New York et/ou du New Jersey, ainsi que son addiction à l’image animée et plus généralement au cinéma. Ce sont d’ailleurs les mêmes mauvais penchants, pour les gens et pour l’image, qui le trahissent pourtant ici.

D’abord, cette foule de personnages est insupportable. C’est que ça rappelle de mauvais souvenirs. Trop nombreux, trop nerveux, on vit malheureusement très près de leur morve et leurs complexes dès le démarrage du bus. C’est la dernière année de classe pour des jeunes qui ne devraient pas tarder à devenir des adultes, à leur corps défendant. On ne sait pas encore mais on est bien obligé de trouver un sens à ce voyage, aux moments où, agacés par le flou artistique on cherche à quelle étape du trajet on est, voire même le bouton « arrêt demandé » tant on a envie de faire taire le brouhaha et d’immobiliser la machine. Il sera donc initiatique, comme le titre l’indique. Soit : comment des petits bouffons en dernière année de lycée découvrent qu’ils sont capables d’exister en tant qu’individus dès qu’ils sont séparés de leur groupe. La leçon est un peu lourde et assénée de manière peut-être trop expérimentale pour le quidam moyen que nous sommes parfois. Tout au long d’un trajet interminable, les informations nous submergent au même rythme que les images et les émotions. Tout cela relié par un fil-conducteur si fragile que le spectateur n’arrive pas à s’y tenir. Le réalisateur se livre alors à ses habituelles facéties visuelles imprimant son style jusque dans les smartphones de ces pures têtes-à-claques. Au point de délaisser la cohérence du récit et de la mise en scène ? Pour nerveux et agaçants qu’ils soient, ces jeunes agissent ou réagissent de manière trop violente ou pas assez. Ca bouillonne mais ça n’explose pas. Les jeunes éjectent  peu à peu tous les voyageurs adultes, sauf bien sûr la conductrice, ogresse noire façon Pam Grier x 3. Ainsi ils se retrouvent sans autres objets de révolte qu’eux-mêmes. Et sans doute à cause de la complexité de la mise en scène imposée par le huis-clos et le choix d’une troupe de comédiens amateurs dont il fallait saisir la spontanéité d’abord, Gondry va jusqu’à commettre un faux-raccord.

En revanche, le français capture l’essentiel de son sujet, mélancolie comprise, et l’encapsule dans ce trajet un peu longuet. Cette dernière année de lycée, ces jeunes façon  « United colors », en rappellent d’autres. Il faut, paraît-il, chercher dans les propres souvenirs de Gondry, du temps où il empruntait la ligne 80 (aujourd’hui Porte de Versailles-Mairie de Paris 18). Quand le réalisateur vient présenter avec une timidité et une maladresse incroyable son film dans un cinéma de La Courneuve, on regrette que son histoire d’amour d’avec les classes populaires et urbaines ne se soit pas plutôt produite en France, plus tôt. Car tout proche de l’Etoile de La Courneuve, le cinéma de cette banlieue rougeâtre, il y a le bus 143 qui dessert les mêmes genres de quartiers et les mêmes genres de population que dans le film de Gondry.

Une des prochaines destinations où va nous déposer le réalisateur s’appelle L’écume des jours, un film français avec TautouSyChabat, et on en passe, d’après Boris Vian. Un peu plus loin sur la même ligne, il y a aussi cet incroyable projet de documentaire-dessin animé sur Noam Chomsky. En attendant, même si on n’y trouve pas sa place tout de suite, on grimpe volontiers dans le bus de The We And The I. Parce qu’avec un chauffeur comme Gondry et une pizza anchois-ananas pour patienter, on sait toujours qu’on voyage – sans se déplacer – en transport peu commun.

The We And The I, de Michel Gondry, scénario de Jeffrey Grimshaw et Paul Proch, avec Michael Brodie, Teresa Lynn, Lady Chen Carrasco. Etats-Unis, 2012.

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Reportage vidéo par Fanny Lesbros © Libération 2012