
Qu’est-ce qui se passe si on enferme dix mille personnes dans un bunker pendant trois siècles ? La science-fiction permet cette expérience de pensée, et lui donne forme dans une série acclamée par le public et la critique.
La science-fiction, c’est mon genre préféré. Elle m’aide à supporter le réel en m’en éloignant. Enfin, je crois. J’ai trop de problèmes dans la vraie vie pour me taper en plus des films d’auteurs ou des drames psychologiques. Donc, ne comptez pas sur moi m’assoir deux heures devant les laborieuses tentatives d’une mère célibataire et paranoïaque de trouver un père pour protéger son fils d’un avenir incertain. Sauf si la mère s’appelle Sarah Connor et que deux robots du futur veulent la peau de son gamin. Et votre truc là, l’histoire larmoyante de l’ado qui consacre sa vie à retrouver son père parti pour un voyage sans retour, c’est sans moi. Mais si au milieu vous casez un vaisseau spatial, un trou noir qui dilate le temps et l’espace, c’est OK. Vous avez compris le principe – ce sont les pitchs de Terminator 2 et Interstellar dépouillés de ce qui en fait des récits de science-fiction. Pour moi, c’est le genre majeur qui englobe tous les autres genres. Il est même capable de se contenir lui-même. Je vais vous expliquer.
Silo est une série policière. Mais elle se déroule sous la surface de la terre. Trois cent ans après une apocalypse dont personne ne se rappelle les détails. Il ne reste de l’humanité que les 10 000 habitants de cette ville-bunker organisée autour d’un escalier hélicoïdal. J’aurais pu dire « en spirale » pour être compris par la foule, mais dans le générique il est mis en avant pour sa ressemblance avec la molécule d’ADN. Des centaines d’étages et pas d’ascenseur. Je suis incapable de résumer l’intrigue avec simplicité. Disons que ça raconte l’ascension de Juliette Nichols. Des bas-fonds où elle travaille comme mécanicienne, elle est appelée pour prendre au pied levé la place de l’ancien shérif adjoint, dans les étages supérieurs. Ce dernier est mort, dehors, à proximité du corps de son épouse. Après avoir vu des images de l’extérieur interdites, elle a demandé à sortir. Cette phrase « je veux sortir » déclenche un processus : le candidat à l’exil est équipé d’une combinaison spéciale avant d’être accompagné au sas. Une fois à l’extérieur, le sortant doit nettoyer la caméra qui filme la surface. Après quelques pas, il meure. « Nous sortirons un jour mais pas aujourd’hui » dit la devise du silo.
Cette société qui ne tolère pas l’innovation technologique est organisée pour survivre indéfiniment. Le désir ardent de la population de fuir ce tombeau est le principal ennemi de l’ordre établi. Ce n’est pas une démocratie. La Justice et le Renseignement priment sur tous les autres département. Ils contrôlent les naissances, par un tirage au sort truqué. Ils inventent des jours fériés et un « roman national » en temps réel. Et un virus efface périodiquement le passé récent de la mémoire collective. Et alors, Juliette enquête sur le suicide de George, son amant. Il collectionnait les « reliques », des objets datant d’avant le Silo. Par ordre croissant de dangerosité il y a ce distributeur de bonbons PEZ, une montre, un magazine en couleurs. Et surtout ce disque dur, qui contient les preuves que les dirigeants dissimulent la vérité. À fin des huit premiers épisodes, on renonce à classer les antagonistes comme de mauvaises personnes. Mais il y a bien quelque chose de mauvais dans le Silo et ce n’est pas une personne.
Quand Juliette parvient à s’extraire du Silo et va au-delà du monticule de terre qui sert d’unique horizon aux autres troglodytes, pour moi c’est fini. J’ai eu droit à la catharsis, l’héroïne continue son aventure dans mon imagination et mon subconscient. Or la série dure deux saisons de plus. On quitte le policier pour l’aventure, dans un silo voisin et un mystère qui s’épaissit à mesure qu’on avance. Puis la troisième saison, en cours, commence à se mordre la queue. Elle est fragmentée entre le moment où Juliette, héroïne nationale, occupe la fonction de maire mais ne se rappelle pas des événements récents, et un segment contemporain. Les États-Unis sont en guerre contre l’Iran qui a déployé une arme non conventionnelle. Les épisodes se gardent bien de tout révéler d’un seul tenant. Mais j’ai déjà la sensation d’avoir à faire à du rétro-enginnering, cette pratique qui consiste à démonter un appareil pour comprendre son fonctionnement et le reproduire. On apprend notamment les origines de l’amnésie qui frappe les habitants des silos. C’est une arme contre le stress post traumatique, à la base. On sait également que la chose qui donne les ordres c’est une baname intelligence artificielle. Oui, banale. Car on est dans les terrains trop connus de la SF, qui en faisant intervenir ce facteur se contient elle-même. Ces amnésies me sont difficiles à accepter. Car comment est-ce qu’on peut espérer une société stable, si on efface les souvenirs des individus. On peut compter sur le concept de « roman national » pour lui éviter tenir la fourmillière soudée devant les épreuves mais quid des liens affectifs ?
Tout ce beau monde est interprété par des acteurs fantastiques. Il y a Common (Lonnie Rashid Lynn, pourquoi cacher un aussi joli prénom ?), l’ancien rappeur et poète progressiste qui compose un homme de main froid comme l’acier mais qui tremble à l’idée de perdre le souvenir de l’amour de son fils. Il y a Rebecca Ferguson dont la machoire carrée et les traits rectilignes font ressortir les nombreux conflits émotionnels qui habitent son personnage. Ces deux jeunots sont encadrés par l’homme qui a grimpé L’Échelle de Jacob (1990) : Tim Robbins en personne, dans le rôle du patron du Renseignement. Une mission qui lui coûte tout ce qu’il a de plus cher. C’est la grande qualité de la série : on passe assez de temps des personnages nombreux, on est témoin de leurs sacrifices, de leurs espoirs, leurs peurs. Au point qu’on peut leur donner à tous le statut de héros de cette pas banale série policière, mystérieuse, qui se déroule dans le futur, le passé, dans les airs et sous la terre.
Silo. Une série de Graham Yost d’après le roman de Hugh Howey. États-Unis, 2023-2026. Apple TV+.
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