Marc Louboutin : « Ce que l’on présente comme la réalité est déjà une déformation très fictionnalisée »

Marc Louboutin en 1987 et en civil.

Marc Louboutin en 1987 et en civil.

Nous avons posé quelques questions à Marc Louboutin, ex-policier et auteur de Flic c’est pas du cinoche. On découvre un personnage, héraut d’une communauté de gens qui vit immergée dans la société tout en restant dans ses marges : les policiers.

Nous avons croisé Marc Louboutin une première fois en 2008 au Post. Pas le commissariat du 10e arrondissement de Paris, non, mais LePost, ancêtre de l’actuel Huffington Post français, où il tenait une chronique sur la sécurité intérieure. A Montreuil, nous l’avons trouvé extrêmement bien intégré à la faune locale. Pas tout à fait la cinquantaine, Louboutin est un gaillard, genre action hero qui viellit bien façon Bruce Willis en plus jeune. A ce moment là, il ne nous le dit pas, mais déjà le travaille l’idée d’un livre qui parlerait de la réalité de la vie de policier, comparée aux fictions ciné et télé. Il publiera Flic c’est pas du cinoche en 2010. Le livre sera composé pour moitié de son témoignage sur la vie de flic dans les années 80 et 90, et pour l’autre moitié ce sont des policiers en activité qui racontent leur quotidien. La sortie de ce livre est précédée par une campagne de « marketing utile« , une série de vidéos virales qui font alors polémique. Signée par trois lettres, FPC, les quatre mini-documentaires dénoncent les conditions de travail des policiers. Une enquête est lancée pour identifier les fonctionnaires apparaissant dans les films. Des faux débats s’installent. Le livre, lui, explose au ralenti, au rythme des pages tournées  : peu à peu il trace les contours d’une réalité tue. La comédie n’est pas absente du récit, l’amertume non plus.

Il y a un petit décalage entre ces vidéos et le livre lui-même. Les films font réellement hurler les sirènes : il se passe quelque chose dans un certain secteur de la fonction publique, il faut « briser le silence« . Alors qu’on l’attend frontalement militant, le livre prend le lecteur par la main, et à travers quelques morceaux de fiction issus de la culture populaire, l’amène à voir la réalité en face. La garde à vue, c’est la misère humaine ; la corruption, une réalité ; la mort, une compagne régulière ; la dépression, inévitable. Flic, c’est un métier « de chien« , un service public aussi, une condition humaine, et même quasiment une communauté, dont le sort indiffère un peu tout le monde, citoyens et pouvoirs publics confondus. Sur le chemin, l’auteur revisite la filmographie de trois générations de Mad Max à Les Experts via Serpico, Capitaine Furillo, L.627, etc.

Dans le magma culturel des années 2010, la figure du policier s’est réincarnée dans un archétype qui peut surprendre. Le policier arpente les rues costumé, il a une double identité, un équipier, il a des pouvoirs spéciaux, des armes, un véhicule à ses couleurs, il est à la fois admiré et haï par la population, il est incompris, souvent paria. Il a des problèmes personnels mais se sacrifie pour le bien-commun. Ce serait donc plutôt le super-héros selon les critères de DC (Detective Comics = bandes dessinées policières) ou Marvel, ces deux maisons d’éditions qui se sont fait connaître en distribuant ces variations du genre polar devenues bankables ces dernières années. En même temps, est-ce que la prolifération des fictions policières et apparentées n’est pas simplement une transposition d’un désir de petit garçon de jouer aux gendarmes et voleurs, de transgresser l’autorité ou au contraire de la renforcer ? C’est le genre de questions qu’il faut poser à un psychanalyste, pas à un ex-policier. Voici celles qu’on a adressé à Marc Louboutin, l’ancien flic aujourd’hui directeur de collection aux Editions Rouge-Sang depuis le Finistère.

Marc, vous expliquez pourquoi le policier est un « pestiféré » auprès de la population, pour reprendre votre terme. Pourtant, la télévision française ne jure que par le policier. Au festival de la fiction TV de la Rochelle on a entendu dire que le polar était le genre le plus produit parce que « on a besoin d’un cadre rassurant en temps de crise », « besoin de héros ». Pestiféré dans le réel, héros dans la fiction, comment expliquer ce paradoxe ?

Les gens aiment les polars, et notamment du genre « hard-boiled » (dur-à-cuire) peut-être parce qu’ils s’identifient alors avec ce qu’ils rêveraient de faire dans ce métier. Les français sont bien plus caporalistes dans leurs fantasmes que les flics dans la réalité, même si le pouvoir d’une carte de police, ou d’un uniforme, peut faire tourner des têtes. Après des années de réflexion sur cette schizophrénie en partie populaire – même s’il faut lui apporter la limite que la majorité des gens soutient les policiers dans leur travail – je n’ai pas vraiment de réponse. Faudrait demander à un psychiatre, c’est sans doute beaucoup plus de son ressort que de celui d’un ancien flic.

J’ai l’impression que vous avez veillé dans le choix des fonctionnaires interrogés à une certaine diversité de genre, de géographie et d’ethnies. C’était une volonté de votre part, pour montrer les différents visages de la Police Nationale ?

Non. C’est la réalité de la composition de la police de nos jours. Le choix c’est uniquement fait sur le volontariat à prendre de vrais risques en cas d’identification puisque ces prises de paroles ont été considérées comme une atteinte grave au fameux et fumeux concept du « devoir de réserve ». Les policiers intervenants sont simplement ceux qui voulaient s’exprimer sur la réalité de leur métier. Il n’y a pas eu de casting, sauf dans leur persuasion d’avoir à dire la vérité aux citoyens plus que d’accréditer des discours officiels.

Dans la fiction française on retrouve beaucoup de personnages principaux dotés de patronymes issus de l’immigration européenne comme Navarro, Moretti, Caplan, Wachewski, Delgado, Moreno, Santa Maria, etc. Est-ce que cela correspond ou a correspondu à une réalité sur le terrain ou bien c’est une astuce de scénariste pour donner de l’exotisme à leurs personnages, ou encore une réminiscence des Ventura et Belmondo qui ont tant marqué la culture du genre ?

La fiction française est résolument ancrée dans les années 80 donc dans la présence de fils d’immigrés européens d’après-guerre nés en France et entrés dans la police. Aujourd’hui nous avons d’ailleurs de plus en plus de patronymes plus ancrés dans l’immigration récente chez les flics de fiction. Mais j’ai connu un commissaire principal, déjà en 1984, qui dirigeait le commissariat central du XXème qui s’appelait Mohand Moussaoui, et travaillé dans ma carrière avec des policiers de tous grades d’origines marocaine, algérienne ou camerounaise. La police est normalement constituée d’éléments représentatifs de la population du pays. C’est un peu un faux débat.

Un de vos témoins évoque les difficultés supplémentaires que rencontrent les policiers issus de l’immigration nord-africaine et sub-saharienne lorsqu’ils travaillent dans les quartiers sensibles. C’est un sujet peu abordé, il me semble, dans la fiction. Quelles sont-elles ?

Avec les crispations actuelles de la société, des difficultés arrivent qui existaient moins auparavant. Parfois du racisme en interne. Mais aussi, notamment dans les grandes zones urbaines, avec certains éléments de la population. Des policiers d’origines nord-africaine par exemple qui se font traiter de « sales harkis » ou de « collabos » c’est loin d’être une situation exceptionnelle. Ce n’est pas politiquement correct que d’en parler, donc cela n’apparaît dans les fictions qui se veulent « consensuelles ». Avec le paradoxe que finalement pour éviter de mettre en avant le refus d’intégration de certains on masque les problèmes de ceux qui sont parfaitement devenus français, et cela évidemment sans pour autant renier leurs origines.

Pour avoir risqué votre vie face à ces gens, quel est votre sentiment quand vous voyez que la fiction porte en héros des voyous et des assassins ? Je pense aux Mesrine, interprété par Vincent Cassel, par exemple.

Mesrine était avant tout un dingue dangereux et mégalomane. Son cas est donc à part même s’il est devenu une icône des amoureux du criminel romantique et politiquement idéaliste. Ce culte des « robins des bois » supposés est très révélateur du manque de culture actuel. Mais les mêmes légendes sur Mandrin, Cartouche dit « bandits d’honneur » ou plus récemment Roberto Succo oublient que ces « héros » se comportaient en réalité de manière souvent gratuitement ultra-violente. Pour autant, à condition qu’il n’y ait pas d’idéalisation de la criminalité, je trouve les témoignages factuels sur ce type de personnage assez intéressants. A condition de ne pas vouloir en faire des « modèles ».

La sécurité publique est un domaine où la désinformation est la plus facile

Vous accusez la fiction, la politique et les médias « à force d’irréalisme », de creuser le fossé entre la police et la population. Cela explique-t-il que les aspects les plus pénibles de ce métier sont minimisés voire niés ? Je pense aux conditions de gardes à vue atroces pour les mis-en-cause comme pour les gardiens, les constations sur les cadavres, et les suicides de policiers.

Nous vivons dans une société ou ce que l’on présente comme la réalité est en fait déjà une déformation très fictionnalisée. Pour aller plus loin, la sécurité publique, au sens large, est devenue depuis 2002 un tel enjeu politique, pas parce que c’est plus important que le reste des sujets politiques, mais simplement parce que c’est un domaine ou la désinformation est la plus facile, avec des possibilités quasi-hebdomadaire de s’exprimer pour un Ministre ambitieux, et par là même à son gouvernement de prendre position. Dire la vérité est impossible, et toujours actuellement.

« L’affaire » des vidéos de promotion de « Flic c’est pas cinoche » est d’ailleurs un cas d’école de manipulation médiatique quand la vérité dérange. D’abord on fait croire à une action politique donc partisane, puis au « bidonnage » (les policiers étaient présentés par certains journaux comme des « acteurs ») et enfin on jette l’opprobre sur les révélations en les résumant à une démarche uniquement mercantile de l’auteur, tout cela avec l’aide des responsables des syndicats de police. Cela permet, dans tout ce bordel, de noyer, donc d’occulter, les faits, c’est à dire ce qui est apporté comme information factuelle… Les responsables socialistes défendaient l’allègement du devoir de réserve lors des deux précédents gouvernements par obligation d’information des citoyens contre l’approximation des discours dits « sarkozystes ». Dès leur arrivée ils ont renforcés la contrainte d’expression des policiers exactement pour les mêmes raisons propagandistes. On ne peut pas se battre contre l’appareil d’État. Ou alors il faut être socialement suicidaire. Sans compter que l’on est jamais certain d’être soi-même manipulé.

J’ai renoncé au printemps à la publication d’un nouveau livre de témoignages de policiers pour des raisons de « fuites » considérées comme autorisées, et volontairement erronées car présentant le livre comme résolument « anti-Manuel Valls » et qui mettaient donc, immédiatement, mes sources en danger. Depuis dix ans j’ai bien fait le tour des différentes solutions possibles pour décrédibiliser un livre ou un article de presse, et souvent à mon détriment, que cela soit sur les faits exposés ou en montant des cabales entachant la réputation du ou des auteurs. Mes nouvelles activités dans une société d’édition de polars n’ont résolument pas besoin de cela. Et puis finalement les gens s’en foutent de la réalité de la sécurité… Tout cela ne vaut donc pas la peine de prendre des risques.

Vous décrivez une machine à faire du chiffre qui s’enclenche par périodes selon les humeurs et besoins du gouvernement. Est-ce que la police est en train de devenir une entreprise comme une autre ? D’ailleurs vous évoquez, en plaisantant à peine, l’absence de comité d’entreprise et des conditions de travail « qu’aucun salarié du privé n’accepterait ».

En fait c’est à la fois plus simple et plus complexe. Plus simple parce que la police n’est pas une entreprise privée. Plus complexe parce que la force publique est censée être garante des libertés individuelles et détachée des intérêt de ceux qui la commandent. Hors, les gouvernements successifs n’ont eu de cesse, et particulièrement sous l’action résolue de Claude Guéant, le monsieur « déontologie » dont on connaît désormais mieux l’attitude passée sur le sujet, que de mettre la police, et plus largement les forces de l’ordre, au service sans concession possible de la communication des ténors politiques successifs qui sont à leur tête. Les policiers sont devenus, à leur corps défendant mais sans rien y pouvoir, les VRP politiques de leurs ministres. Cela arrange tout le monde, droite comme gauche, il suffit d’ouvrir des journaux pour s’en rendre compte.

Les reportages spectaculaires que diffusent TF1 ou M6 seraient donc des opérations de communication d’entreprise, avec des policiers et des commissariats castés pour donner la meilleure image possible, des « bons clients » comme on dit dans la presse ?

Les politiques et les médias cherchent dans la réalité ce qui sert leurs opinions pré-établies pour ré-écrire, ou interpréter les faits. Nous sommes sur-saturés de reportages « gyrophare » à la télévision, réalisés avec autorisations, qui sont en fait de la propagande sur l’efficacité supposées du pouvoir en place. La réalité de ce métier est très rarement montrée, et cela serait impossible avec le coaching hiérarchique lors de ces tournages. C’est une sorte d’exercice de fiction pré-écrite. Des lapsus ou des réflexions justes émergent parfois « par erreur », mais globalement la réalité est volontairement occultée. Cela reste de la communication pure, bien loin d’un travail d’investigation et de journalisme. A l’inverse, on retrouve des « reportages » (sic) partisans et résolument « anti-flics » dont par exemple récemment sur la Bac de Marseille, où les témoins à charge sont véritablement « castés », leur crédibilité absolument pas vérifiée, et les éléments à décharge occultés. Là aussi ce n’est pas du journalisme mais du marketing idéologique… et pas du tout autorisé par hasard.

Est-ce que le futur de la Police Nationale en tant qu’entreprise publique serait la privatisation partielle ou totale ? Après tout, la sécurité de la population est un marché à prendre de gré ou de force. Les GPIS (Groupement Parisien Inter-bailleurs de Sécurité, groupement d’intérêt économique) qui patrouillent dans les cités parisiennes depuis quelques années seraient-ils un premier pas ?

C’est en tous les cas une partie de la volonté politique et cela depuis plus de dix ans. De toutes les façons, toutes les aides techniques à la sécurité publique – vidéo-surveillance, aujourd’hui drones – sont de fait une introduction du secteur privé à la fois comme prescripteur de doctrines d’emploi et comme bénéficiaires des marchés ainsi créés. La part grandissante des acteurs privés, directs ou indirects, est de mêmes sources depuis 2002. Ce n’est pas très difficile à découvrir. Une partie des journalistes spécialisés savent d’ailleurs très bien ce qu’il en est. Les vraies questions sur leur silence à ce sujet, c’est donc à eux qu’ils faut les poser.

Est-ce qu’en dévoilant les coulisses de la Police Nationale, ses failles humaines et techniques, vous ne donnez pas d’une certaine manière un manuel pour « hacker » l’institution, la pirater ? En langage commun, est-ce que l’infiltration de la police par des hors-la-loi est un fantasme cinématographique ? Je ne parle pas du chapitre que vous consacrez à la corruption ni celui à la proximité forcée qu’entretiennent flics et voyous, mais bien de la situation décrite dans Infernal Affairs (de Lau et Mak, repris par Scorcese sous le titres Les Infiltrés).

En France cela serait plus difficile. Pour la bonne raison que la police est centralisée, ce qui n’est pas le cas aux États-Unis ou la sécurité publique est pour grande partie localisée, donc soumise aux failles et intérêts politiques notamment d’origines municipales. Nous y viendrons peut-être…

Vous dites que les suicides de policiers sont plus nombreux et ont lieu dans l’indifférence générale, contrairement aux suicides des salariés du privé dans lesquels le public se reconnaît peut-être plus. Selon certains analystes la police serait un secteur professionnel où les moyens mis à disposition, en l’occurrence les armes de service, « facilitent » le passage à l’acte et le rendent plus spectaculaire et plus médiatique… Les chiffres, votre expérience et vos témoignages vous donnant raison, que vous inspire ce genre de commentaires ?

Les chiffres sont à peu près stables, malgré la volonté des gouvernements de ne pas communiquer exactement sur le sujet. Disons entre 45 et 50 suicides par an. La constante administrative est de dire que les passages à l’acte sont systématiquement d’ordre privé. C’est occulter volontairement le poids des États de Stress Post Traumatique (ESPT) en plus de la pression que chaque citoyen peut ressentir dans sa vie : dettes, problèmes familiaux, etc., etc. Les policiers ont exactement évidemment ce genre de soucis, plus un management souvent – pas toujours – extrêmement pressurisant, et une multiplication de traumatismes qui seraient considérés comme insupportables pour le reste des gens : cadavres dans tous les états, blessures graves des victimes, violences de toutes sortes, blessures en service du fait d’agressions, confrontation à la vraie misère sociale… Je trouve étonnant que la police soit dirigée et managée par tant de membres de fraternités dites humanistes et qu’il y ait aussi peu de fait pour une gestion attentive du personnel. C’est peut-être un élément de démonstration que cet « humanisme » n’est sans doute que relationnel… ou opportuniste.

De 1984 à 2001 vous avez travaillé sous la gouvernance de plusieurs Ministres de l’Intérieur différents, et aujourd’hui encore vous restez très critique à l’égard de la politique de Manuel Valls. Est-ce que la politique sécuritaire de la France change vraiment avec l’alternance droite-gauche?

La sécurité, d’évidence, est surtout devenue un axe de communication politique, de droite comme de gauche, au service d’ambitions personnelles. Si les politiques sécuritaires avaient un effet, donc une réelle volonté au delà de vouloir exister dans les médias, les mauvais bilans répétitifs depuis des années seraient sans doute bien moindres. Pour les policiers comme pour l’efficacité de la lutte contre la délinquance, les changements politiques n’existent pas. La France manque dans ce domaine d’hommes – ou de femmes – d’État au sens premier du terme. Là encore, il suffit d’écouter les discours pour s’en convaincre : à peu de choses près, ils restent les mêmes.

A l’heure du règne de la télé-réalité, la majorité des policiers rêve d’une émission mêlant ce genre d’énergumènes, mais aussi pourquoi pas des politiques, des avocats, des magistrats et les spécialistes en « ogue »

Je suis votre actualité sur les réseaux sociaux où vous fédérez les sans-voix, les policiers en service et soumis au « devoir de réserve ». Il y a un terme qui revient souvent dans votre vocabulaire, c’est le mot « bobolutionnaire », catégorie de la population qui concentre votre rancœur. Ce néologisme n’apparaît pas du tout dans votre livre où en revanche vous fustigez l’angélisme de certains humanistes « déconnectés de la violence de la rue ». Il y a un rapport entre les deux ?

Ce sont les mêmes. La France est un pays de procureurs aux petits pieds. A mettre les discours politiques et les articles de presse au niveau de discussions de comptoir, à vouloir tout expliquer en mode binaire, on nivelle par le bas. Tout le monde à un avis, et d’autant plus présenté comme pertinent qu’il n’est qu’intellectuel. Sur les sujets comme la sécurité, le moindre gardien de la paix sait que la réalité du terrain est plus complexe. Les erreurs d’intervention se payent plus chères que les approximations de jugement des avocaillons idéalistes. Ce sont pourtant ces derniers qui souhaitent décider des premières. La sécurité publique, au niveau décisionnaire, est guidée par des gens qui souvent n’y connaissent rien. Et jugée populairement, notamment sur Internet, par d’autres qui n’en savent pas plus. Je constate d’ailleurs que ces apôtres moralisateurs tiennent souvent, cachés derrière leurs claviers des propos quasiment orduriers dès qu’on parle de police, ce qui en dit long sur la violence et l’arbitraire supposés qu’ils critiquent des flics, mais qu’ils se permettent largement… A l’heure du règne de la télé-réalité, la majorité des policiers rêve d’une émission mêlant ce genre d’énergumènes, mais aussi pourquoi pas des politiques, des avocats, des magistrats et les spécialistes en « ogue » si prompts à les juger, à des patrouilles en uniforme ou des unités de police. A l’heure des caméras personnelles embarqués, cela ferait sans doute de vrais reportage de type « Vis ma vie » qui seraient réellement d’utilité publique.

A part vous ostraciser un peu plus, et vous faire flinguer par certains de vos ex-confrères journalistes et par les syndicats de police, quel impact votre livre a eu sur le réel depuis 2010 ? Avez-vous le sentiment d’avoir réussi à « briser le silence » et d’avoir suscité plus d’empathie pour les policiers ?

Évidemment non. Simplement parce que la majorité s’en fiche de cette réalité et les « journalistes » (sic) encore plus. Pour éviter les poursuites administratives, nous nous étions organisés, avec les témoins du livre et encore plus avec ceux des vidéos, de manière tout à fait clandestine pour éviter les identifications par la hiérarchie policière avec des méthodes que l’on retrouve d’ordinaire dans la lute contre la délinquance. C’est tout de même étrange d’en arriver là dans un pays dit démocratique simplement pour permettre à des policiers de s’exprimer librement. Nous avions eu raison, l’enquête a tout de même duré presque deux ans pour identifier ces policiers. Sans succès. Mais il est né de ces collaborations de belles amitiés. Dans le même temps la presse descendait l’initiative en flèche, mais promouvait largement un autre livre à charge sur la police dont tout le monde connaissait l’imposture. Nous, nous n’étions pas dans une démarche de militantisme politique de bonimenteurs de grande surface. Cela fut notre tort: nous n’avons donc pas brisé le silence. Mais nous avons beaucoup appris sur la réalité peu reluisante des luttes de pouvoir et des méthodes partisanes prêtes à tous les mensonges. « On ne sauve pas les gens contre eux-mêmes ». C’était la première leçon que l’Inspecteur Divisionnaire qui dirigeait l’activité judiciaire de mon premier service apprenait aux jeunes flics qui débarquaient en 1984. Cela s’applique en fait à tous les domaines. Nous avons donc tous pris une bonne leçon de misanthropie.

Vous ne jurez que par le polar réaliste, que dire des variations autour du genre policier, par exemple la comédie, le fantastique et l’anticipation ?

Nous (Rouge-Sang Editions, ndlr) sommes ouverts à tous les genres, seul compte la qualité des textes proposés. Parmi les auteurs avec lesquels nous travaillons, ou avec lesquels se dessinent une collaboration, il y a de tout, et des policiers, pour la caution « réaliste » que l’on trouve trop rarement et parce que la fiction est aussi l’occasion de dire des vérités qu’ils ne pourraient aborder autrement, mais aussi d’autres profils d’auteurs très atypiques comme une passionnée d’ethnologie par exemple, avec un thriller plutôt fantastique basé sur les rites mortuaires africains.

J’aimerais finir sur une note légère, si vous permettez. Dans le Robocop de Paul Verhoeven, une satire sur la déshumanisation par les puissances de l’argent, Alex Murphy, ex-flic transformé en machine à faire régner l’ordre, est interrogé par un journaliste de télévision infantile. Il répond laconiquement : « Ne faites pas d’histoires » (« Stay out of trouble »). Même question idiote : vous qui ne faites que ça depuis 2001, des histoires, un message aux ex-petits enfants qui nous lisent ?

Deux messages. Un pour les flics : « Soyez prudents. Plus que jamais personne ne vous couvre. » Pour les autres, qu’ils n’oublient jamais, en écoutant les discours sur la sécurité, et quelle que soit l’origine, cette vieille réplique de cinéma policier : « Les opinions c’est comme les trous du cul, tout le monde en a ».

Propos recueillis par mail, par Rachid Ouadah.

Image de Une : Louboutin en 1987 et en civil.

A voir sur le web : Editions Rouge-Sang.

There are 4 comments

  1. BD

    On en parle de tous les collègues passés en conseil de discipline suite au coup de pub que Louboutin a voulu organisé pour son livre???
    Tous ces collègues qui ont été suspendus, mutés…
    Pfff un pantin ce mec, un gars qui veut faire des thunes mais qui ne sait nullement ce qui se passe sur le terrain aujourd’hui !!!
    Pour se revendiquer Flic faut être Flic en ACTIVITE !!!

    1. Marc Louboutin

      Aucun policier n’est passé en conseil de discipline pour cette affaire. Quant aux “thunes” j’attends quelques précisions chiffrées, cela m’intéresserait de savoir combien j’ai gagné.. Pour le reste de cette fausse colère mensongère, je laisse les policiers (pas les mythos) juger.

  2. Marc Louboutin

    Aucun policier n’est passé en conseil de discipline pour cette affaire. Quant aux « thunes » j’attends quelques précisions chiffrées, cela m’intéresserait de savoir combien j’ai gagné.. Pour le reste de cette fausse colère mensongère, je laisse les policiers (pas les mythos) juger.

  3. fefket

    Louboutin a fait plus pour essayer de défendre notre profession que tous les collègues réunis que je connais.
    BD t’as fait quoi pour ta part? Tu fais quoi à part laisser laisser des messages sur internet quand nos collègues tombent les uns après les autres?
    Il y a plus de fonctionnaires que de flics dans la Police. Pour se revendiquer Flic, il ne suffit pas de porter l’uniforme ou une petite cacarte bleu blanc rouge.

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