Suspiria (2018) : mamma tua

Un vrai remake d’une matrice gothique de Dario Argento par un réalisateur moderne fétichiste. Une expérience toutefois non dénuée d’intérêt.

Certes, nous arrivons cinq (allez, trois) minutes en retard à la projection de presse, mais whatever. Nous étions déjà vierge du film d’origine, sans préjugés. Le prologue est complexe avant de passer à l’histoire principale. Une jeune américaine poussée par l’ambition de devenir danseuse et une force mystérieuse, s’exile à Berlin dans une compagnie réputée expérimentale. Cette micro-société matriarcale est aussi un couvent de sorcières au service d’une puissance “plus ancienne que le Christ”. Wow. C’est fort comme un film des années 70. Le réalisateur Luca Guadagnino (Call me by your name) épaulé par son directeur photo (Sayombhu Mukdeeprom) recrée parfaitement l’époque, jusqu’aux cadrages hasardeux de la caméra et au montage syncopé. L’illusion de l’année 77 est parfaite.

Mais ce fétichisme avoué du réalisateur frappé du syndrome de Stendhal dans son enfance devant l’oeuvre d’Argento va bien sûr trop loin. Il se perd dans le piège narcissique : il se regarde faire son film, et il fait participer ses actrices à cet auto-onanisme auto-bizarre. Et c’est très bien dans un sens car il arrive à sortir tout de ses interprètes, dont Dakota Johnson et bien sûr Tilda Swinton. Spoilers. La promotion de Suspiria ne s’est pas privée de le faire savoir : l’acteur qui joue le psychanalyste, un parfait inconnu, “ne serait pas” Tilda Swinton. Or, dans le film la comédienne est trahie d’emblée par son maquillage puis par sa voix. La britannique s’est permise, avec l’autorisation du réalisateur, d’incarner un troisième rôle. Une performance. Tout comme les séquences dansées, superbes, chorégraphiées par Damien Jalet. Bien qu’elles participent à l’intrigue de belle et indispensable manière, il y a quelque chose de trop, peut-être quelques minutes ? Et que dire de l’intervention répétitive et plaintive de la voix de Thom Yorke ? Qu’est-ce qu’il chante exactement et qu’est-ce qu’il fait là en 1977 ? Enfin, le scénario achève de rompre le contrat avec le spectateur (“suspension de l’incrédulité”) en ajoutant de multiples références intellectuelles et politiques, de Lacan à Baader, comme ça, pour faire genre “j’ai lu tout Marx”. Il en reste un film prétentieux, qui serait vide sans son modèle, mais néanmoins une expérience intéressante pour la somme des performances.

Suspiria. Scénario : David Kajganich d’après Dario Argento, Daria Nicolodi, d’après Thomas de Quincey. Réalisation : Luca Guadagnino. Interprétation : Dakota Johnson, Tilda Swinton, Chloë Grace Moretz. Montage : Walter Fasano. Musique : Thom Yorke. Chorégraphie: Damien Jalet. Photographie : Sayombhu Mukdeeprom. Etats-Unis/Italie, 2018. Sortie française : 14 novembre 2018.

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