Cronenberg (fils) : la chair de la chair

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Le premier long métrage de Brandon Cronenberg est digne d’un David Cronenberg. Pour faire Antiviral, le fils a pris chair au père, très chair.

Des fans hystériques, pleurant et offrant leur corps à Mick Jagger ou John Lennon, tout en étant prêts de leur arracher vêtements, cheveux et chair. Ca, c’était hier. Dans le futur proche d’Antiviral, la société s’est entichée de ses vedettes au point que leurs maladies et leur viande clonée sont consommées en toute légalité. Le jeune Syd vend des maladies prélevées sur des célébrités comme si c’était du parfum ou de l’héroïne. Il est lui-même accro aux germes et virus d’Hanna Geist (Sarah Gadon empruntée à Cosmopolis et A Dangerous Method), une blonde platine et bombe microbienne. En plus de son travail à la clinique Lucas (« pour le vrai connaisseur »), Sydney revend sur le marché noir quelques souches rares. Mais il s’injecte le virus de trop, celui qui intentionnellement infecta sa blonde idole et fit qu’elle décéda, alors qu’il ne le savait pas que cela était létal.

Antiviral contient à peu près toutes les « névroses filmiques » du père Cronenberg. Ce n’est pas désagréable de revisiter en filigrane Rage, La Mouche, Faux Semblants, Crash ou encore Existenz. En particulier quand c’est emballé dans le même écrin qu’un herpès signé Hanna Geist (« esprit » en allemand). Il faut le dire : la direction de la photographie de Karim Hussain est superbe. Dans la première partie, à la clinique, l’image se réduit à un noir et blanc rigoureux, duquel se détachent à peine les chairs pâles des comédiens. Au niveau formel, le fils Cronenberg se distingue avec brutalité du style paternel, que ce soit celui des débuts ou celui de ses derniers films.

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Le postulat d’Antiviral est parait-il, difficile à dépasser. Oui, l’idée inspire la répulsion. Pas moins ni plus que Videodrome ou Chromosome 3. Pas moins ni plus que la manière dont l’ensemble des médias, internet compris, et le public, fabriquent des vedettes, les font vivre, puis les exécutent éventuellement. Depuis la télé-réalité dans les années 2000, on peut devenir célèbre non pour un talent ou un acte exceptionnel, mais juste parce qu’on est célèbre, pour n’avoir rien fait ou avoir été vu ne rien faire. C’est le sens qu’on peut voir dans cette idée de manger de la viande clonée de célébrités : on reproduit un modèle à l’infini, en série, tant que la demande existe, qu’importe le contenu ou sa vacuité. La télé-réalité d’enfermement (genre Le Loft) est ce genre d’abomination. Le postulat est aussi crédible, car après tout, si nous ne partageons pas (encore) les maladies, ni ne mangeons des steaks de Kim Kardashian (ou de son clone français Nabilla ou des entrecôtes de Gérard Depardieu), nous partageons leurs désordres mentaux et pas mal de leur vie privée. Une bonne dépression et des problèmes personnels, rien de mieux pour inspirer les artistes. C’est pour ça qu’on les aime, et qu’on veut communier, se joindre à eux. Ce n’est pas un hasard si la clinique se nomme « Lucas » comme « LUCA« , acronyme pour désigner l’ancêtre commun à toutes les formes de vie actuelles (Last Universal Common Ancestor) qui aurait existé il y a quelques 4 milliards d’années. En concert, en écoute privée, dans un cinéma, un discours, quand ça se passe bien, le public ne fait qu’un avec la personne connue-célébrée. Une communion. Alors pourquoi pas repartir de la salle avec un morceau de Scarlett Johansson à réchauffer au micro-ondes ? Cependant, ne pas confondre être artiste et être célèbre. L’un est un état permanent, l’autre « une hallucination collective » selon le dirigeant de la clinique Lucas. La célébrité est à la réalité ce que le Big Mac est à un boeuf vivant.

Loana et Massimo Gargia, deux hallucinations collectives au Festival de Cannes 2009 (photo : Georges Biard pour Wikipedia).

Loana et Massimo Gargia, deux hallucinations collectives au festival de  Cannes 2009 (photo Georges Biard – Wikipedia).

La chair, la chair… Jeff Goldblum en tire ses meilleures répliques dans La Mouche de David Cronenberg, film conçu la même année que Brandon. Ici on découvre un acteur aussi habité en la personne de Caleb Landry Jones, mais tout en-dedans. Goldblum était grand et hâbleur là où Jones est presque courbé et taiseux. Et en plus, c’est un rouquin, autant dire un mutant. Il est d’ailleurs méconnaissable en « banshee » dans X-Men : Le Commencement. Un vrai acteur, en somme. Difficile de faire abstraction du nom de famille du réalisateur qui à longueur de critiques et d’interviews est inévitablement comparé à son père. Ce premier film en appelle un second et des suivants. Brandon pourrait surprendre et/ou décevoir en faisant autre chose. Mais on aimerait bien qu’il continue à faire ce que papa faisait déjà très bien à une époque : de la science-fiction et du fantastique pour adultes. C’est toujours problématique en général d’être la chair de la chair de quelqu’un. Ayant choisi la voie de la re-incarnation, Brandon arrive à exprimer à la fois ses points communs et ses différences avec Cronenberg, l’autre.

Antiviral, de Brandon Cronenberg, avec Caleb Landry Jones, Sarah Gadon, Malcom McDowell. Musique : E.C. WOOdley. Photographie : Karim Hussein. Etats-Unis, 2012. Sortie française : 13 février 2013.

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