Fahrenheit 451 : les cris restent

Le roman de Bradbury nous revient sous la forme d’un téléfilm, mais un téléfilm HBO avec Michael B. Jordan et Michael Shannon.

C’est optimiste de le croire, mais Fahrenheit 451 fait partie de ces mythologies modernes comme Star Wars. Si tout le monde n’a pas lu le roman de Ray Bradbury publié en 1953, on suppose que sa trame est connue de tous, surtout après l’adaptation de François Truffaut en 1966. En 2013, Equilibrium de Kurt Wimmer avec Christian Bale empruntait l’idée de la destruction des livres et des œuvres d’art à Bradbury et celle de camisole chimique à THX 1138 (Georges Lucas, 1971). Ce nouveau Fahrenheit 451 actualise l’histoire originelle en s’en libérant et en y plaçant des références techniques contemporaines. Dans le film de Ramin Bahrani (99 Homes), les personnages essaient de conserver la culture par tous les moyens analogiques et électroniques inventés depuis la publication du roman (cassettes audios, cassettes DV, ordinateur, internet, et prochainement l’ADN ou des molécules plus résistantes) dont l’auteur était marqué par le souvenir brûlant des autodafés nazis et du maccarthysme. On retrouve donc le personnage de Montag, un jeune pompier pyromane promis à une carrière brillante, et une jeune femme dissidente (jouée par Sofia Boutella qui pour une fois a un texte à interpréter et un personnage à défendre) vivant côte à côte dans une dystopie, un futur proche parti en vrille. Michael Shannon y ajoute son charisme œdipien et une bonne dose de complexité.

Avec une histoire aussi connue universellement, il existe un risque de devenir un spectateur très distancé, c’est à dire un critique, et passer le visionnage à se demander comment les protagonistes vont basculer de l’autre côté. Ainsi on note le contraste entre les décors peuplés par les résistants, couleurs chaudes, pénombre et vieux objets, et les autres, bleus, froids, technologiques, habités par les pompiers et les maîtres du nouvel ordre social. C’est pourtant une erreur de lire le film comme une anti-thèse de l’époque 2.0, comme le fait Télérama qui voit dans ce qui n’est que la seconde adaptation officielle du roman de Bradbury, une charge contre les réseaux sociaux (clairement référencés dans le film) et la culture numérique considérée comme volatile, addictive et dangereuse, quand Truffaut craignait la culture de l’oubli apportée alors par la télévision. Or, si on considère la mythologie et l’Histoire un peu légendaire, Platon était opposé à l’écrit. Le philosophe était issu d’une culture orale, et pour lui, les premières tablettes de cire qui servaient à fixer la pensée étaient susceptibles de nuire à l’esprit humain. Et cette négation, il l’exprime par des écrits qui nous sont restés et lui sont attribués. En fait, nous l’avons oublié, mais l’écriture est une technologie, l’imprimé et les écrans sont ses derniers supports connus. Dans ce Fahrenheit 451, on brûle aussi des ordinateurs. Parce que ce n’est pas un film à la gloire de l’encre contre le le pixel, mais sur la peur de l’oubli. Peur d’oublier la culture, peur d’oublier les faits, c’est à dire tout ce qui nous constitue en tant qu’êtres humains des quatre coins cardinaux. Et puis, “là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes”. Sans internet et un moteur de recherche solide (comme Qwant), il aurait été plus difficile de se rappeler que les nazis n’avaient pas le monopole de l’autodafé, et qu’on nous avait prévenu dès le 19e siècle.

Fahrenheit 451. Scénario : Ramin Bahrani, Amir Naderi, d’après le roman de Ray Bradbury. Interprétation : Michael B. Jordan, Michael Shannon, Sofia Boutella. Photographie : Kramer Morgenthau. Direction artistique : Kimberley Zaharko. Musique : Antony Partos, Matteo Zingales. Réalisation : Ramin Bahrani. Sortie française : juin 2018, sur OCS Go, diffusé à Cannes hors-compétition le 12 mai 2018.

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