Beyond The Black Rainbow : au-delà du scénario

OTBR

Le fils d’un réalisateur consacré dans les années 80 par le film d’action offre au public un long-métrage déroutant, et pesant, auquel il ne manque qu’une chose pour triompher : l’approbation d’une autorité critique.

Au-delà de l’arc-en-ciel noir : un titre de toute beauté pour un film qui n’en manque pas, loin de là. A la découverte de sa bande-annonce l’année dernière, les mots étaient sortis spontanément : on dirait Lynch, Kubrick, Cronenberg. Toutes ces références se sont confirmées au visionnage et d’autres se sont révélées. Le scénario est minime : une jeune femme est retenue contre son gré, et depuis sa naissance, dans l’institut Arboria. Ce sanatorium est aussi fermé au monde extérieur que les cavernes lumineuses de THX 1138. Comme le protagoniste du film de Georges Lucas, l’héroïne de Beyond The Black Rainbow (BTBR) va devoir se frayer un chemin jusqu’à la surface, et échapper aux projets déviants du Docteur Barry Nyle. Projets dont on a du mal à saisir la portée, d’ailleurs. On ne sait s’il essaie de créer un surhomme, une sur-femme ou devenir lui-même un mélange de ces deux concepts. Ou chais pas. Comme disent les artistes paresseux ou incapables de défendre leurs travaux, ce qui compte finalement c’est l’interprétation du spectateur. Plus particulièrement, ce qu’il ressent.

Bien malin, ou très cultivé, serait celui capable de lister la totalité des influences de Panos Cosmatos, l’auteur et réalisateur. Dans les interviews données ici et là, il est direct sur le sous-texte de son film : « mon père et ma mère hantent chaque image« . La genèse de « l’arc-en-ciel noir » s’explique à travers plusieurs événements survenus dans la vie du jeune Cosmatos. Il y a d’abord ce vidéo-club fréquenté dans les années 80, ces jaquettes de VHS interdites aux mineurs pour cause de contenu trop horrifique, trop fantasque. De quoi allumer l’imagination de n’importe quel gamin. Quels genres d’histoires, d’images et de paysages mentaux ont pu inspirer les jaquettes de 2001, Alien, Scanners, Eraserhead, aux pré-ados des années 80 ?  Des films plus grands que le cinémascope, la 3D, et l’IMAX, car projetés sur cet écran aux dimensions infinies qu’est l’esprit. Si tout se passe bien, si en plus papa et maman sont dans le coup, un apprenti cinéaste peut émerger de ce terreau fertile et donner au cinéma de genre une profondeur que lui ont souvent refusé les institutions.

Le Dr. Barry Nyle (Michael Rogers) en mode Ray Ban x Fuego.

Le Dr. Barry Nyle (Michael Rogers) en mode Ray Ban x Fuego.

Cela aurait pu être le destin tout tracé de Panos Cosmatos, fils d’une plasticienne suédoise et d’un réalisateur grec. Mais le destin en a décidé autrement. Après une longue descente en enfer, Birgitta Ljungberg-Cosmatos, la mère, est emportée par le cancer. Le destin ne lui laisse pas le temps de se remettre. En 2005, son père décède à son tour, de la même maladie auto-immune (« générée par soi-même »). Georges P. Cosmatos était le réalisateur, entre autres, de Rambo 2 et Cobra, deux œuvres qui ont contribué à l’érection de Sylvester Stallone en l’action hero . Sachant cela, BTBR ne gagne pas en sens mais en sensualité. En particulier en pesanteur. Quelque chose de lourd, lent et douloureux comme un deuil, ou une psychothérapie. BTBR a été la bouée de sauvetage psychique de son auteur qui n’a pas hésité à intégrer son projet au sein de de sa thérapie, avec l’approbation de son psy (dans un sketch célèbre, Pierre Desproges faisait la même proposition en plus drôle). Pour financer son film, Cosmatos a utilisé l’argent rapporté par les ventes d’un des derniers films de son paternel : Tombstone (avec Kurt Russel et Val Kilmer, 1993), littéralement « La Pierre tombale »… Tout est « mort » dans l’Arc-en-ciel noir, sauf l’héroïne qui se débat pour sur-vivre c’est à dire vivre non plus sous terre et en-deça d’elle-même, mais dessus, et au-delà. C’est clair, non ?

On voit bien dès lors de quel processus créatif est issu BTBR. Allant au-delà de l’obligation (due à un public dont nous faisons partie aussi) de raconter une histoire lisible, le film explore des territoires plastiques habituellement fréquentés par des artistes qu’on pourrait qualifier d’expérimentaux si seulement le terme n’était pas un pléonasme. En quelque sorte, BTBR est enfant de l’art et essai et du film de genre (les père et mère biologiques de Cosmatos). C’est peut-être à cela que ressemblerait le cinéma contemporain s’il s’affranchissait des contraintes commerciales et narratives industrielles. Une bouffée d’air frais pour les sens, mais un véritable boulet pour l’intellect. Il faut parfois lutter pour résister au zapping, à l’avance rapide ou à l’endormissement, sans même espérer la récompense du dénouement/climax. Et pourtant, indubitablement, on est en face d’un objet filmique inédit et proche du « film culte ». Culte, BTBR l’est déjà puisque sa sortie confidentielle en Amérique du Nord et dans quelques festivals, lui a valu à la fois la détestation ET l’adulation des critiques. Haï et adoré en même temps : c’est à ça qu’on reconnaît un grand réalisateur. Lol. Et BTBR n’est que le premier film de Cosmatos fils. Il faudrait remonter dans le temps et observer l’accueil fait à Eraserhead de Lynch, un film ô combien emmerdant (si, si, mais beaucoup moins que le Solaris de Tarkovsky) mais avec une atmosphère tellement cauchemardesque qu’elle hante pour toujours le spectateur qui aura eu la patience de le regarder. Et comme BTBR, le film du jeune Lynch met en scène un futur alternatif qui, comme ses images, contrefait les années 70/80. BTBR finalement s’inscrit dans une tendance lourde qui nous a imposé ces dernières années de réécouter via Daftpunk et bien d’autres, la B.O. de notre enfance ou de  notre adolescence, voire de notre jeunesse (ami lecteur, raie la mention inutile en fonction de ton âge). Pour boucler la boucle, une version VHS du film a été éditée, comme on éditerait un vinyle ou une cassette audio d’une oeuvre actuelle pour la rattacher à ses racines temporelles, culturelles et technologiques. Une façon énorme d’affirmer « je suis de ce temps là ». Ce temps étant marqué par une technologie.

Elena (Eva Bourne) en mode Scanners (de Cronenberg).

Elena (Eva Bourne) en mode Scanners (de Cronenberg).

On ne souhaite pas le destin de Lynch à Cosmatos. On lui souhaite d’accomplir son propre destin. A l’image de celui de l’héroïne comateuse et droguée qui finit par s’émanciper de ses geôliers. Dans les dernières minutes de Beyond The Black Rainbow, Elena émerge à la surface, non pas en plein jour, mais dans l’obscure clarté d’une nuit noire comme un arc-en-ciel. Et alors enfin, elle sourit.

Beyond The Black Rainbow de Panos Cosmatos, avec Michael Rogers, Eva Bourne. Canada, 2010. Sortie française : nc. 

BTBR_FINAL

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