Les Français, orphelins de Megavideo

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Voilà plus d’une semaine que le FBI a fermé le groupe Megavideo/upload. Et déjà on voit apparaître les symptômes du manque, dont la dépression.

Delphine*, habituellement pimpante professeur d’anglais en collège, n’est pas déprimée «  sauf quand (elle) y pense « . Ce samedi soir, elle aurait bien regardé un film sur le projecteur relié au PC. Mais depuis la fermeture de Megavideo, c’est le régime sec. Brutalement, plus un seul téléchargement, plus un seul film ou série en streaming. Alec, lui, jubile. A la table du café ou nous avons réuni cet échantillon représentatif des français de plus de 18 ans, il nous explique qu’il avait tout prévu. Chez lui, trois disques durs ronronnent avec de quoi tenir encore plusieurs semaines, mois ? Il ne sait pas. Alec détaille son trésor de guerre : Terra Nova, The Walking Dead, le dernier X-Men, quelques inédits, etc. Pour Karim qui se dit amateur éclairé, c’est une toute autre histoire, «  une véritable catastrophe « . Pour lui, la fin de Megavideo et du téléchargement en général c’est la disparition de la base de données vidéos la plus complète jamais créée.

La caverne veut « sortir Sarkozy « 

La couverture médiatique de l’affaire Mega du Parisien à TF1, a prouvé que la plupart des français connaissaient et utilisaient les services de Megaupload, et pas de manière très catholique. Dans A nous Paris, l’hebdo gratuit de la RATP, Rob Alves souligne que «  nombre de films enregistrés sur vhs et qui ne seront jamais réédités, viennent probablement de disparaître avec la mort des liens mis à disposition par des passionnés, pour le plaisir de la découverte et la lutte contre l’oubli « . Même son de cloche aux Ecrans de Libération pour qui «  c’est un vaste pan de la mémoire culturelle internationale depuis longtemps délaissé par les éditeurs qui a été déconnecté et dort aujourd’hui dans des serveurs inanimés  » (Sophian Fanen). Zelium, mensuel satirique, parlait en décembre déjà d’un « autodafé » en évoquant les conséquences d’un durcissement de la loi. Alexandre Hervaud, pour Slate, dénombre les sites qui ferment les uns après les autres, pas la culture fast-food, mais tout ce qui était indépendant, inconnu, disparu, trouvé. Parmi les dommages collatéraux de l’affaire Mega, la fermeture de La caverne des introuvables très connu des amateurs. Sur la page du site, un compte à rebours jusqu’en mai pour « la sortie ». La sortie d’un film ? Prometheus de Riddley Scott ? Ce serait plutôt la sortie de Nicolas Sarkozy de la cabine de pilotage de la France. Les créateurs de La caverne plaident pour la licence globale. Tout aussi remontés contre les autorités, les Anonymous auraient marqué la façade du siège de l’Hadopi (photo de Grégory Gutierez, ci-dessous) relevés lundi dernier. Enfin, le groupe Facebook Repose-en-proxy (RIP) Megaupload rassemble 40 000 suiveurs actifs, seulement une semaine et demi après sa création…

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Un peu partout sur les forums et les réseaux sociaux, on relève une même longue lamentation, avec quelques variations. «  Megaupload permettait surtout à des millions de personnes et enfants modestes ou pauvres de pouvoir accéder à des films, séries, et dessins animés  » écrit un internaute sur le site d’un quotidien. «  Je ressens la fermeture de Megaupload comme une catastrophe et une tragédie, je suis altéré et désemparé « . La première victime de l’affaire Megaupload, l’internaute, pourrait se tourner vers une alternative plus radicale, par exemple à base de cryptage – tout comme l’Hadopi avait rabattu le trafic vers Megaupload. Ce qui alourdirait le travail des agences de renseignement dont le FBI, la deuxième victime, qui travaillent à déjouer des complots contre la sécurité des Etats. On peut alors imaginer une escalade sans fin des moyens de répression et de surveillance qui détruirait toute notion de vie privée. Jusqu’à une société zéro liberté… Et tout ça parce que vous avez téléchargé le Roi Lion pour le petit.

Au café, Alec, le grand collectionneur de divx, avoue que parfois sa conscience le taraude, au sujet des droits, des auteurs, acteurs, lésés par le téléchargement –  » sauf les producteurs pétés de thunes « . «  Mais bon, je n’aurai jamais acheté autant de dvds, et à vrai dire je ne sais même pas si j’aurai le temps de les regarder ! « . Et de rappeler que les constructeurs de mémoires de stockage (disques, clés usb, mémoires) ne poussent pas les capacités de leurs engins pour rien.  » Il y a une sorte d’hypocrisie  » dénonce Delphine, qui elle assume moins bien son double statut de prof et de pirate. Elle complète : «  ce n’est pas le fait de pirater, de resquiller, c’est le fait de chercher son film, le trouver, taper le code captcha tout bizarre, et recevoir le film. Qu’est-ce que c’était bien ! « . Karim est attéré «  finalement, car en en y réfléchissant, des sites comme DPStream [qui recense les liens vers quanités de vidéos en streaming, ndlr] c’est la vidéothèque de Babel. J’ai du mal à croire que cette époque est terminée « .

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Capture d’écran du site La Caverne des Introuvables.

Pourtant la réalité est là, sur les écrans : le coup d’éclat des autorités américaines a fait peur à tout le système pirate noir ou blanc, faisant disparaître plus de la moitié des vidéos autrefois visibles sur le net illégal. C’est alors qu’un sexagénaire à casquette s’approche de notre table. Le fringant Fernand, une figure de ce quartier du dixième arrondissement de Paris, suit l’actualité du net à travers la lecture du Parisien et des gratuits du métro, il nous a écouté à son insu. «  Vous les jeunes qui vous connaissez en nouvelles technologies et tout ça, je voulais vous demander : avant les évènements de Megaupload, j’ai téléchargé Rien à déclarer, vous savez, le film de Dany Boon. Si  je le regarde maintenant avec ma femme sur mon ordinateur portable, qu’est-ce que je risque ? « . D’abord la nausée. Et puis aucun des ennuis du genre de ceux de Kim Mega-Schmitz. Juste l’ennui. Le sevrage va être difficile.

(Photo : « Mère immigrée, Nipomo, Californie », 1935, Dorothy Lange, National Media Museum ; vidéo : La dernière séance, émission de Gérard Jourd’hui).

* Les prénoms ont été changés

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