Bêtes de guerre : une vraie boucherie

Un documentaire du réalisateur Eric Beauducel revient sur l’emploi des animaux comme « outils » de guerre, jetant ainsi la lumière sur des faits historiques méconnus.

Un documentaire du réalisateur Eric Beauducel revient sur l’emploi des animaux comme « outils » de guerre, jetant ainsi la lumière sur des faits historiques méconnus.

Dans les guerres du début du 20° siècle, l’animal qui a payé le plus lourd tribut est le cheval. Imaginez une société française pas totalement industrialisée, où l’usage urbain et agricole de l’équidé en a fait un compagnon de route de longue date. Réquisitionnés dès 1914 et enrôlés en une quinzaine de jours seulement, les chevaux du camp français ont expérimenté la guerre de la manière la plus violente qui soit. Habitués à une vie relativement paisible, les voilà harnachés, montés, et soumis aux dangers et au stress des combats. Les vétérinaires de l’époque ont constaté leur état de santé pitoyable. Sur les 700 000 réquisitionnés, on compte 300 décès. Par jour. Imputables uniquement à l’épuisement. Et s’il arrivait que l’animal se blesse, il fallait l’abattre pour ne pas ralentir la marche. Ils furent également victimes d’une culture militaire imperméable au progrès technique : lancer la cavalerie en première ligne, en 1914, n’est rien de plus qu’un suicide collectif. Et quand le temps des tranchées est arrivé, les voilà trop grands pour être utiles. On fait alors appel aux mules et aux ânes, équidés moins glorieux mais efficaces. Pour une vision romancée de cet épisode, voir « Cheval de Guerre », un très beau film de Steven Spielberg. Dans le réel, à l’issue de la guerre, les chevaux survivants étaient étourdis puis envoyés à la boucherie, l’autre boucherie. Au total, 11 millions de chevaux ont été militarisés, tous camps confondus. 

Des chevaux faméliques.

À côté de ces véritables martyrs, les chiens, recrutés également dans le civil, paraissent privilégiés. La relation entre le soldat, le brancardier, et le chien est toute nouvelle alors les militaires tâtonnent. Ils ne sont pas formés à former les chiens. D’abord sans distinguer les races entre elles, les Français finissent par découvrir que les bergers alsaciens – c’est-à-dire allemands – sont les mieux adaptés aux conditions de la guerre. Ils sont utilisés pour repérer et rapatrier les soldats blessés, et aussi pour chasser les rats dans les tranchées, pour porter des messages ou des charges légères, et surveiller les premières lignes. Même au 21° siècle, aucune technologie ne peut rivaliser avec l’ouïe et l’odorat des chiens.

Les pigeons s’en tirent eux aussi relativement mieux que le cheval. Dans un ciel pas encore assombri par l’aviation mais chargé de vapeurs mortelles, les volatiles militaires remplissent des missions d’information et de renseignement grâce à leur sens de l’orientation aussi efficace qu’un GPS contemporain. L’État-major français distinguera un des leurs : un pigeon appelé « Vaillant » entre dans la légende en 1916. Il est mort en délivrant l’ultime message du commandant Raynal avant la chute du Fort de Vaux.

L’ours qui était caporal

Les belligérants de la seconde guerre mondiale n’ont semble-t-il tiré aucune leçon du conflit précédent. Malgré la modernité des équipements, on continue à faire appel au cheval pour l’acheminement de l’artillerie et des vivres. Hitler ira même plus loin en voulant fabriquer le cheval parfait, l’équivalent équestre de son fantasme de race aryenne. 

La relation toxique entre les animaux et les hommes de guerre se poursuit tout au long du 20° siècle. Elle frise la science-fiction quand les Russes et les Américains enrôlent des otaries et des dauphins. Elle se fait également moins tragique quand les régiments recueillent des animaux trouvés dans leur sillage. Ces mascottes d’espèces variées jouent un rôle de soutien psychologique important aux soldats, comme pour se rappeler leur vie d’avant la guerre. C’est ainsi qu’au milieu du tumulte et du fracas de 39-45, des soldats polonais adoptent « Wotjek », un ours qui recevra le grade de caporal. L’ursidé les suit et les imitent dans des postures presque humaines. Au total, il y aurait quelque 120 000 animaux qui seront décorés pour « faits de guerre », une récompense absurde qui sert surtout à alléger la culpabilité humaine. Le documentaire parle de « leur » sacrifice et de « leur » dévouement. Mais c’est une phrase gravée sur le Mémorial des animaux dans la guerre inauguré en 2004 à Londres, qui dit toute l’ironie et la cruauté de cette histoire : « ils n’avaient pas le choix ».

Bêtes de guerre. Un film de Eric Beauducel. Diffusion et replay sur Histoire TV.

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