©Jérôme Prébois, SBS Productions.

Tralala : au secours des miracles

Arnaud et Jean-Marie Larrieu nous offrent un voyage dans leur ville d’origine, Lourdes, où va se produire un miracle musical.

Tralala, un chanteur-compositeur de rue en voie de clochardisation, est abordé par une mystérieuse jeune fille qui disparaît presque aussi vite qu’elle est apparue. « Ne soyez pas vous-même » lui dit-elle. Le jeu de piste qu’elle lui laisse va le mener à Lourdes où se produit une sorte de miracle. Il est accueilli par une femme qui voit en lui son fils disparu depuis 20 ans, par un frère rancunier, une amante en mal d’orgasmes, une ex, et enfin la jeune fille rencontrée à Paris et dont il pourrait être le père. Mais l’est-il vraiment, lui qui ne devrait pas être lui-même ?

Mathieu Amalric nous offre là une composition touchante avec ce personnage lunaire, en détresse sociale et affective. Il faut également saluer la troupe de comédiens qui chante sans artifices. L’ensemble, « choral », dessine une peinture à l’aquarelle émouvante. Le rôle de Tralala était prévu pour Philippe Katerine expliquent les cinéastes (« ne soyez pas vous-même » est une phrase qui figure dans son album Delta). Finalement, c’est Amalric qui reprend les chansons composées par Katerine. Il faut compter aussi sur les notes et paroles de Bertrand Belin dans le rôle du frère, Dominique A et Renaud Létang pour les chansons interprétées par Josiane Balasko et Jalil Lespert, Jeanne Cherhal (Mélanie Thierry) et Etienne Daho (Maïwenn) ont composé le reste, les frères Larrieu se sont occupés des paroles. « Les apparitions arrivent en général aux gens qui vont très mal. » avancent-ils. Tralala ne va pas très bien mais il insuffle aux autres protagonistes une sorte de bonheur. « Nous voulions qu’un miracle survienne à Lourdes, une chose impossible, et à laquelle on puisse pourtant croire ». Amalric n’étant pas un chanteur professionnel il a fallu non pas l’inscrire à cours de chant mais « chercher quel chanteur il pouvait être ». Belin, qui est chanteur mais pas acteur, a ajouté cette autre phrase clé : « Soyez sages, soyez de passage ». « Nous avions l’intuition que Bertrand pouvait être un bon acteur en plus de chanter. Et cela a été formidable. Jouer un rocker de province qui se rêvait en Clint Eastwood pour finir en amant désabusé d’une riche hôtelière… ».

©Jérôme Prébois, SBS Productions.

Pourquoi ce film se contenterait d’un seul « Dieu-compositeur » se demandent les réalisateurs. « Renaud Létang – l’arrangeur-mixeur-producteur de Katerine, entre autres – a été très important dans le processus en assumant la direction musicale. Il est multi-style et navigue entre les genres, passant d’Alain Souchon à Oxmo Puccino, mais toujours passionné par le « groove ». Ils ne se sont pas interdits non plus d’utiliser des chansons qui existaient déjà, comme l’a fait Alain Resnais dans On connaît la chanson. Mais sans effet de collage ou de citation. Nous tenions à ce que les comédiens interprètent eux-mêmes leurs chansons ». Katerine a composé les mélodies d’Amalric. Quant à Etienne Daho, il a collaboré étroitement avec Maïwenn pour son passage chanté. Le personnage de Mélanie Thierry, une jeune quadragénaire qui retrouve un amant parti 20 ans plutôt, a inspiré les chansons de Jeanne Cherhal. « En parallèle au scénario, nous avions mis en place une playlist avec des chansons, des choses qu’on aimait, et surtout des genres très variés, allant de la musique brésilienne à l’électro-minimaliste en passant par la variété et le rap, avec un maître souverain et souterrain, un disparu… Bashung. Cet enchaînement d’émotions musicales suivait le déroulement narratif du film et pouvait donner à chacun un terrain d’inspiration » explique Jean-Marie Larrieu. Pour les compositions, les cinéastes ont abreuvé les compositeurs de thèmes, d’idées fortes et de phrases-clés. Arnaud Larrieu : « Ensuite, à eux de s’approprier nos intuitions. Ils ne partaient pas de rien, ils ne se disaient pas « Olala, je dois écrire une chanson pour une comédie musicale » ». Jean-Marie Larrieu poursuit : « l’absence de méthode vraiment prédéfinie a créé une méthode. Nous avions écrit des paroles en nous disant que les chanteurs les re-écriraient au final, ce qui nous a libérés. Et à l’inverse on a libéré les chanteurs de l’angoisse de la page blanche. Pendant la préparation, les premières maquettes des chansons nous parvenaient à l’improviste, n’importe quand, parfois quand on était au restaurant, ou sur un futur décor… Et l’émotion nous envahissait. Le film s’incarnait soudain ». Comme on parle de cinéma d’auteur, les deux frères ont choisi des chanteurs et chanteuses « auteurs ». « Il y a eu des croisements passionnants, comme celui entre Dominique A et Josiane Balasko. Les jours heureux de Keren Ann, qui figurait dans notre playlist initiale, n’a pas été composée pour le film, mais fonctionne merveilleusement quand Mélanie Thierry la chante. Quant aux quinze dernières minutes du film, elles sont structurées autour du Mot Juste de Bertrand Belin. Nous avons mis en scène la chanson comme si elle avait été écrite pour le film, alors que ce n’est pas le cas. Nous voulions cette liberté d’approche ».

©Jérôme Prébois, SBS Productions.

Filmer la musique et la danse a amené les cinéastes à la frontière de la comédie musicale, non pas façon hollywoodienne avec des chorégraphies impressionnantes, mais en « jouant avec le genre tout en le respectant ». Mais quand le film bascule dans la pure comédie musicale à la Vincente Minnelli, la dramaturgie passe via un numéro dansé et chanté. Arnaud Larrieu : « ce qui fait peur avec la comédie musicale, c’est le moment où la chanson commence et celui où elle finit. L’envol et l’atterrissage. (…) La manière dont chaque personnage bougeait pendant qu’il chantait déterminait une mise en scène différente pour chacun ». « Nous avons travaillé les chorégraphies avec Mathilde Monnier, une belle rencontre sur notre film précédent, 21 nuits avec Pattie. Elle a parlé avec chaque comédien. En fonction de leur chanson mais aussi de leur façon d’être, leur personnalité, elle proposait une direction… Mélanie Thierry s’est beaucoup investie. Quand elle chante dans le magasin de souvenirs, elle respecte la chorégraphie « à la lettre ». Nous aimons la façon dont ses gestes commentent les paroles sans pour autant faire doublon avec la chanson ». « Quant à Mathieu, devant le miroir de la boîte de nuit, on s’amuse à le voir tester lui-même sa propre chorégraphie. A la fin, avec les 150 figurants qui constituaient le public et devaient conserver leurs masques, Mathilde a imaginé des mouvements plus collectifs, travaillés sur le plateau quelques heures avant le tournage. On a ainsi l’impression de voir s’inventer la chorégraphie, comme si la danse venait des gens eux-mêmes, de leur envie de bouger ensemble. »

Quant à l’épineuse question du son direct ou playback, les deux frères ont d’abord fait enregistrer les chansons en amont pour rassurer l’équipe et les comédiens. Arnaud Larrieu : « pour préserver le son direct, nous avons proposé aux acteurs de tourner avec des oreillettes. Donc, ils chantaient en direct tout en écoutant la version enregistrée. Ensuite, au montage, nous avions le choix entre le direct et le playback, avec la possibilité de les mélanger. Et la seule question qui prévalait alors, c’est celle de l’émotion et de ses nuances. Rien ne peut remplacer l’émotion provoquée par le surgissement des paroles chantées en direct et en situation par les acteurs et actrices ». Tralala, un film à voir en ce moment au cinéma. Avec Cinemusic Radio.

Tralala. Scénario et réalisation : Arnaud et Jean-Marie Larrieu. Photographie : Jonathan Ricquebourg. Montage : Annette Dutertre. Direction musicale : Renaud Létang. Interprétation : Mathieu Amalric, Mélanie Thierry, Bertrand Belin, Galatéa Bellugi, Maïwenn, Jalil Lespert. France, 2021.

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