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Onoda, 10.000 nuits dans la jungle : we don’t need another Hirō

Tiré d’une histoire vraie, le second film d’Arthur Harari pourrait décevoir par son style suranné et sa longueur dissuasive.

Visuellement incroyable”, “magnifique et aventureux”, « impressionnant« , “magistral”, “une grande expérience de cinéma”, “d’une ampleur rarement vue”, etc. S’il existait un stock de superlatifs à l’année, la critique l’a épuisé alors qu’il reste encore cinq mois de films à chroniquer. Onoda, présenté en ouverture d’un certain regard à Cannes raconte l’histoire singulière d’un soldat japonais qui a survécu trente ans dans la jungle philippine. En 1944, à quelques mois de la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Major Taniguchi vient chercher Hirō Onoda, 22 ans. La jeune recrue noie son chagrin dans l’alcool pour oublier que l’armée de l’air ne veut pas de lui. Parce qu’il est sujet au vertige, plutôt que de piloter, on lui a proposé un aller simple vers l’ennemi, comme kamikaze. Il est déshonoré. Taniguchi le réhabilite et l’entraîne, comme une vingtaine d’autres soldats, à la “guerre secrète”. Il est envoyé dans l’île de Lubang où il devra organiser une guérilla. Deux ordres lui sont donnés : être autonome et survivre à tout prix. “On viendra vous chercher, lui promet le Major, dans 3 ans, ou dans 5 ans, on viendra vous chercher”. Le temps passe, le Japon a capitulé depuis longtemps, mais Onoda continue sa guerre avec une poignée d’hommes, puis seul. Jusqu’en 1974, malgré les preuves qui lui sont présentées, il refusera d’admettre la défaite japonaise.

Que s’est-il passé pour que notre ressenti soit si décalé par rapport à celui d’une presse quasi-unanime ? Et si Onoda était un véritable chef-d’œuvre, de la trempe d’Apocalypse Now ou de La 317e section – prix du meilleur scénario à Cannes en 1965 ? Il faut comparer ce qui est comparable : Onoda n’est pas un film de guerre comme on les a connus. Seuls deux plans, un paysage bombardé et l’explosion d’une hutte (dans laquelle on distingue malheureusement le trucage numérique) peuvent entrer dans cette catégorie. Le reste du temps, nous sommes en compagnie d’une escouade qui utilise très rarement ses armes et dont les uniformes finissent par tomber en lambeaux. Il nous a fallu un temps de recherche pour comprendre ce qui nous posait problème. La réponse se trouve dans les interviews qu’ont donné le réalisateur Arthur Harari, et son frère Tom, le directeur de la photographie. D’abord, il y a la jungle, filmée comme un banal square parisien. Interrogé par le mensuel Mad Movies, le metteur en scène avoue ne pas avoir voulu magnifier la nature, geste artistique devenu lieu commun selon lui. Ensuite, Tom Harari a expliqué de son côté à l’Association Française des directeurs de la photographie, que son intention était de se rapprocher de la qualité graphique du cinéma de Samuel Fuller, Kenji Mizoguchi, John Boorman et Monte Hellman entre autres références écrasantes. Une chose est sûre : c’est le cinéma d’avant, du temps où l’on tournait encore sur pellicule et que les chefs opérateurs désargentés faisaient appel au zoom en remplacement du travelling. Cet instrument “utilisé comme outil de mise en scène” comme le précise le chef opérateur, donne un côté obsolète à l’image. Et ce que nous avons perçu au départ comme étant des maladresses, la combinaison zoom-panoramique par exemple, sont en fait le fruit de décisions réfléchies.  Tom Harari défend l’idée que “les imperfections peuvent être créatives, et nous amener à des images surprenantes”. Hélas, ce qui nous a surpris et sauté aux yeux, ce sont justement ces imperfections. Le jeune chef opérateur ajoute : « même si on vise une mise-en-scène assez sophistiquée et chorégraphiée, on ne cherche pas la perfection technique dans les travellings, on ne refera jamais une prise pour obtenir un mouvement totalement clean (…) dans ce type de mouvements complexes, il y a souvent des imperfections, des tremblements, qu’on ne cherche pas à gommer. De la même manière, il y a quelques scènes à l’épaule assez tremblantes, on tenait à cette impureté qui ramène du contemporain« . 

Fou de guerre

La presse présente également le film comme étant “exigeant”, une manière très polie de reconnaître qu’Onoda est long et qu’il ne s’y passe pas grand chose. Offre-t-il au moins une résolution, un climax, un moment cathartique ? A peine. Les auteurs ont fait le choix de ne pas expliquer ouvertement les raisons qui ont poussé le soldat à nier la défaite de son pays et la fin de la guerre. Parfaitement en résonance avec son sujet, Harari lui aussi s’est volontairement éloigné de la réalité pour adopter une vision romanesque autour de cette figure d’un simili-Don Quichotte japonais. Sauf que ce « fou de guerre » n’est pas un personnage de fiction, et son histoire est connue et documentée. Le spectateur en vient à ressentir de l’empathie pour ce pauvre homme, un peu lunaire, qui a gâché les plus belles années de sa vie. Un pauvre homme responsable de la mort de 30 personnes, accueilli en héros à son retour au Japon, et qui a milité dans un mouvement nationaliste vers la fin de sa vie. Toutes ces considérations mises à part, il faut saluer l’exploit et l’originalité de ce projet, atypique dans le paysage cinématographique français. Un signe de vitalité et de diversité. Mais alors, chef d’œuvre ou film mineur ? Qui a raison ? Le temps et le public en décideront. Avec Cinemusic Radio.

Onoda, 10 000 nuits dans la jungle. Scénario : Arthur Harari,  Vincent Poymiro . Réalisation : Arthur Harari. Photographie : Tom Harari. Musique : Sebastiano De Gennaro, Enrico Gabrielli, Olivier Marguerit, Andrea Poggio, Gak Sato. Interprétation : Yûya Endô, Kanji Tsuda, Yûya Matsuura. France/Japon/Allemagne/Belgique/Italie/Cambodge, 2021. 

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