Suspension : « l’inévitable abus de pouvoir des gens de pouvoir »

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Derrière Suspension, petit film inconnu au bataillon des chefs-d’oeuvre officiels, il y a trois jeunes créateurs âgés d’environ 26 ans à l’époque des faits (2008). Rencontre électronique par mail.

Ethan Shaftel est l’auteur du scénario, co-réalisateur et producteur exécutif ; Alec Joler est co-réalisateur et co-directeur photo ; Aris Belvin est scénariste et producteur. Nous les avons interrogés pour essayer de comprendre ce qui se joue dans leur film et en dehors. Et ils nous ont répondu, in extenso.

Motionmedia.fr : Le personnage de Daniel, le « maître du temps », évolue comme dans les cas classiques de harcèlement. Il commence par ressentir un amour qu’il croit sincère, enchaine avec la frustration, puis viole la vie privée de Sarah, et continue avec une violence physique d’un genre inhabituel. Est-ce que le viol ou le harcèlement étaient le sujet que vous aviez envie de filmer ?

Ethan Shaftel : Plutôt que « viol », je préfère employer un terme plus général : le contrôle. C’est l’idée centrale dans Suspension. Plus précisément l’illusion du contrôle, et comment on se persuade qu’on contrôle sa vie voire celle des autres. Nous rencontrons le personnage de Daniel au milieu d’un accident de voitures sur lequel il n’a aucun pouvoir. Plus tard, avec son camescope VHS, il fait défiler les images en avant et en arrière. Mais il ne contrôle que le passé. La question que nous posons : et si cet homme complètement perdu, qui n’a aucun pouvoir sur les évènements et sur sa propre existence, pouvait contrôler l’univers tout entier ? Nous avons limité son pouvoir absolu au temps, cela nous a semblé plus intéressant qu’en faire un Superman. Le harcèlement et le viol, c’est l’étape suivante, logique. Maintenant qu’il a repris le contrôle de sa vie, son attention se porte sur le personnage de Sarah. Il se sent responsable d’elle, parce que sa vie à elle aussi est en miettes, et il se sent alors obligé d’agir pour « son propre bien« . Voilà une idée très dangereuse, parce que, où est-ce que ça va s’arrêter ? Ce qui m’a intéressé dès lors c’est ce contrôle qu’il exerce sur elle comme sur une poupée – il peut lui faire prendre la pose qu’il veut, la coucher dans le lit avec lui – ça reste une illusion. Nous avions cela en tête dès le début de l’écriture. Connaissez-vous Harold et le crayon rose de Crockett Johnson ? (ndlr : une adaptation au cinéma de ce best-seller de la littérature enfantine fut envisagée avec Will Smith à la production et Spike Jonze à la réalisation, selon une rumeur datée de 2010). Nous avons pris de ce livre pour enfants et pourtant assez sombre, des thèmes, des éléments, et une trame qui avaient un rapport selon moi, avec le contrôle, l’obsession et l’illusion.

Alec Joler : L’idée de viol transparait, mais c’est la perte d’êtres chers et l’abus de pouvoir qui sont les principaux thèmes du film. Nous n’avons jamais envisagé le personnage de Daniel comme un violeur vicieux. Plutôt comme un bon père de famille dépouillé de tout ce qui comptait pour lui, et qui va concentrer son énergie sur Sarah, comme pour combler le vide. Avec son pouvoir, les limites et les conséquences dépassent le cadre conventionnel. Ce pouvoir dont il abuse fausse son jugement et sa vision du réel : il croit aider Sarah, alors qu’en fait il la harcèle. L’histoire de Sarah est identique : elle perd son mari, et essaie de reprendre le contrôle de sa vie malgré les forces qui l’en empêchent (l’accident, Daniel). On peut dire que le viol est une forme d’exercice du pouvoir et de contrôle. De ce point de vue, oui, c’est un des sujets principaux de notre film. L’évolution du personnage de Daniel sert de colonne vertébrale à l’histoire. Nous avons travaillé sur le contraste entre le point de vue des deux personnages en montrant comment une même action pouvait être perçue différemment.

La Tentative de l’Impossible, René Magritte, 1928.

La Tentative de l’Impossible, René Magritte, 1928.

PAPA SAIT CE QUI EST BON POUR TOI

Aris Belvin : Le viol n’est sûrement pas le sujet que nous projetions de filmer. Pour moi, c’est plutôt une histoire sur la perte, et comment les gens vivent avec. Scott Cordes (l’acteur principal) vit la disparition de sa famille comme une conséquence directe de son incapacité à maitriser le réel. En conséquence, il se retrouve avec la possibilité de tout contrôler, d’arrêter le monde et d’en faire ce qu’il veut. En gagnant ce pouvoir, il perd de vue sa propre humanité en essayant de contrôler pas seulement sa réalité, mais aussi celle de Sarah sur qui il a jeté son dévolu. Parce qu’il lui semble qu’elle souffre, avec lui. Il y a sans doute un viol psychologique et spirituel quand Scott s’immisce toujours un peu plus dans sa vie. Nous avons essayé d’éviter une confrontation physique pour quelque chose de plus graphique et esthétique. Le film se passe presque plus dans la tête du spectateur que sur l’écran. Le viol est un sujet si répandu dans le cinéma et si terrible que nous avons lutté pour ne pas le montrer explicitement. Je pense que quand une personne a accumulé assez de pouvoir pour considérer l’autre comme un objet, alors l’abus est une sorte d’effet secondaire inévitable. Suspension parle du pouvoir qui déshumanise, et des terribles conséquences de l’abus de pouvoir. faire le portrait d’un cas de harcèlement n’était pas notre intention. Pendant l’écriture, nous avons essayé de construire une histoire crédible dans laquelle les personnages que nous avions crées pouvaient évoluer. Scott est un père de famille, qui voit le monde d’un oeil paternaliste. Quand il se rend compte de la souffrance de Sarah, il se sent obligé de l’aider en usant de son pouvoir de contrôle. A partir de là, la limite entre « aider » et « contrôler » devient de plus en plus floue. Il agit en fonction d’un principe qui lui cache la vérité, un principe qui dit quelque chose comme « papa sait ce qui est bon pour toi ».

Pourquoi raconter cette histoire dans le genre SF/fantastique ?

E.S. : Ca n’a jamais été une decision consciente. Ce n’est pas comme si on s’était réuni pour dire « Allez, on va faire un film de science-fiction ». Il y a quelques années j’avais écris des nouvelles similaires, que j’ai ensuite adaptées dans un court scénario. Le scénario de Suspension a grandi a partir de cette matière beaucoup plus tard. L’idée d’une caméra qui arrête le temps me semblait tenir plus du fantastique et de la magie. J’ai commencé à le considérer comme un film de science-fiction à partir du montage. Si Daniel avait eu une baguette magique pour arrêter le temps le film aurait eu une tonalité bien différente. Au lieu d’une baguette, il a un objet technologique, la caméra. Quand bien même, j’ai insisté pour que ce soit une vieille caméra analogique du genre qui donne ces images dégradées, avec des parasites d’électricité statique, parce que j’ai toujours trouvé ça magique.

A.J. : Le genre (SF, horreur, etc.) n’est qu’une manière de faire ressortir ce qui se passe à l’intérieur des personnages. Son pouvoir d’arrêter le temps symbolise son incapacité de changer le passé et d’aller de l’avant. Pour le personnage de Sarah, c’est son incapacité de reprendre le contrôle de sa vie. Le « genre » permet non seulement de rendre l’ensemble plus attrayant, mais aussi de sortir du cliché du film indépendant coincé dans la description purement psychologique de ses personnages.

A.B. : La science-fiction, comme genre, découle de l’idée du film. Ethan était intéressé depuis des années par l’idée de pouvoir arrêter le temps. Il avait déjà exploré le thème à travers des essais, et c’est à partir de ces bribes d’écriture que j’ai imaginé l’histoire qui est devenue Suspension.

Avez-vous été inspiré par Une curieuse montre, un épisode de The Twilight Zone de Rod Serling ?

E.S. : Je n’ai jamais vu cet épisode. L’idée d’arrêter le temps m’a été inspirée par Le Point d’Orgue (1994), un roman de Nicholson Baker. Il existe aussi pas mal d’histoires et de légendes sur des statues, et des êtres humains qui tombent amoureux de statues, comme Pygmalion. Ca m’a influencé également.

Pygmalion et Galatée, Jean-Léon Gérôme, 1890.

Pygmalion et Galatée, Jean-Léon Gérôme, 1890.

Pourquoi votre film n’a pas atteint une audience plus large ?

E.S. : La première raison : c’est difficile pour TOUS les films à petit budget et indépendants d’être vus. Il y a tellement de films, et rares sont ceux distingués par un critique ou un festival, et qui de là atteignent le bon public. La chance/le hasard occupe une place importante dans ce processus, quelque soit la qualité du film ; et j’ai vu BEAUCOUP de films dans des festivals qui méritent bien plus de succès qu’ils déjà récolté dans ces projections. Par ailleurs, Suspension n’affiche pas un casting de stars. Une vedette aurait attiré son propre public de fans, prêts à essayer un film étrange juste pour voir leur acteur favori. Et puis, Suspension est un mélange inhabituel de plusieurs genres. Je ne suis pas sûr qu’il réponde aux attentes d’un fan de science-fiction. Les critiques les plus négatives concernent le rythme du film, plus proche du drame que de la SF. D’un autre côté, si vous êtes du genre à aimer les films qui prennent le temps de décrire les personnages, alors tout le côté « magique », le temps qui se fige, la caméra, tout cela peut vous rebuter. Ca en fait un film plutôt dur à vendre.

A.J. : En quelques mots : pas de star, pas de budget marketing.

A.B. : Voici ce que des professionnels de la distribution nous ont répondu : il manque un nom connu au générique, et le genre n’est pas assez clair. Notre film est joué par des acteurs de grand talent, mais aucun d’eux ne possède la notoriété suffisante pour attirer le public. Avoir un acteur connu, même dans un petit rôle, aurait été d’un grand bénéfice. Concernant le genre, Suspension est film très léger en termes de science-fiction. Il n’y a pas de robots, pas de scientifiques, de tunnels interdimensionnels ou d’extraterrestres. C’est une histoire subtile, de proximité (ndt : a domestic story), avec une trame magique/SF. Il y a quelques éléments d’horreur, mais nous ne sommes pas allés trop loin dans cette direction non plus. Tout cela fait que les chaînes spécialisées dans tel ou tel genre et les distributeurs se sont montrés frileux devant ce film trop dur à expliquer au public.

Quelques spectateurs français ont pu voir votre film au tout dernier Festival du Film d’Avignon, en 2008. Quelle a été la réaction du public ?

E.S. : Il nous a fait un bon accueil, et quelques cinéastes ont exprimé d’intéressantes remarques. Mais un incident étrange s’est produit : une femme a quitté la projection, en larmes, à cause du film. Je ne l’ai appris que plus tard, après que ma petite amie ait eu affaire à elle. « Quel genre de personne peut faire un film comme celui-ci ? » a demandé cette dame. En fait, elle avait elle-même été victime de harcèlement, et elle a vu dans le film une intention délibérée de remuer le couteau dans la plaie et de choquer les spectateurs. C’était une réaction unique et singulière, et elle m’a perturbé. Il faut dire qu’à ce moment de la vie du film, la promotion et la tournée des festivals, mon moral était au plus bas. Je vivais une sorte de dépression « post-partum » : après tout le temps passé à la réalisation de ce projet, il fallait s’en séparer et le laisser exister comme quelque chose d’extérieur à moi-même.

Suspension par Philippe Caza (2012).

Suspension par Philippe Caza (2012).

Il existe quelques exemplaires de votre en DVD, mais de zone 1 (illisibles sur les lecteurs et ordinateurs vendus en France). Sans vouloir vous manquer de respect, ni vous spolier de vos droits, existe-t-il pour le public français une autre solution que de télécharger votre film illégalement ?

E.S. : Je ne suis pas sûr qu’il existe un moyen de voir Suspension en France. Tous les DVD sont de zone 1. Le mieux c’est d’aller le chercher sur la version anglaise d’Amazon ou directement sur notre site, en espérant que ça marchera (ndlr : aucune des options proposées ne fonctionne malheureusement, le film n’existant qu’en zone 1). Autrement, il est disponible dans certains circuits illégaux. C’est une solution très populaire dans les pays où il n’est pas en vente. A ce stade, j’espère que les gens se procureront le film comme ils peuvent !

A.B. : C’est surprenant de découvrir à quel point les films indépendant sont difficiles à trouver en dehors de leur pays d’origine, et cela malgré les possibilités qu’offre internet. Le meilleur moyen de voir le film est d’acheter le DVD depuis notre site. En Amérique du Nord, on peut le voir sur Netflix, mais je ne crois pas que ce service s’étend jusqu’à la France, du moins aujourd’hui.

Sexisme et harcèlement existeront jusqu’à ce qu’une société plus égalitaire voit le jour

Sexisme et harcèlement sont devenus des sujets d’actualité majeurs en France depuis l’affaire DSK. Voudriez-vous faire un commentaire sur ce qui se passe  à New York et à Paris actuellement (ndlr : l’interview a été réalisé l’été 2011) ?

E.S. : J’avoue que je me suis pas mal isolé des actualités ce mois-ci, pour écrire. Toutefois, je suis au courant de l’affaire. Mon sentiment est que la route est longue avant que les femmes accèdent à une réelle égalité. Attaquer la culture de la permissivité qui est l’apanage des hommes de renom, et qui existe des deux côtés de l’Atlantique, c’est un bon début. C’est comme faire un tacle à la misogynie, où qu’elle s’exprime à travers le monde.

A.J. : Je ne sais pas grand chose de cette affaire. On dirait un autre des ces cas de gens puissants qui perdent le contact avec la réalité. DSK semble avoir un lourd passif dans le genre dépassement des limites sans prêter intérêt aux conséquences. L’abus de pouvoir est sur le devant de la scène. Le sexisme et le harcèlement existeront jusqu’à ce qu’une société vraiment égalitaire voit le jour. Je ne suis pas sûr que ça arrivera.

Propos traduits par Rachid Ouadah. Illustration originale de Philippe Caza © . Merci à Maël Nonnet/Zélium.

Bonus vidéos : Une curieuse montre de John Rich et Rod Serling (1963), suivi de Une petite paix bien tranquille de Wes Craven et James Crocker (1985), tous deux extraits de The wilight Zone.

 A Kind of a Stopwatch


Une petite paix bien tranquille

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