Si vous n’êtes pas « Charlie », êtes-vous « Spartacus » ?

jesuischarlie

L’expression « je suis Charlie » s’est répandue sur la planète à la vitesse que lui permettait l’électronique des réseaux sociaux et le choc. Pourquoi ? Hypothèse cinématographique.

D’après les statistiques de Twitter du 7 janvier 2015, le hashtag #jesuischarlie a été parmi les plus partagés de l’histoire du réseau social. Sans compter la diffusion via les autres voies, comme Facebook, mais aussi la rue, avec les manifestations du 11 janvier ainsi que les nombreuses photos et mentions dans les médias, les affichettes sur les vitrines des commerces, le street-art, les hommages citoyens, et tout un tas d’invités inattendus et d’hypocrites. Le choc, la colère, l’empathie, un bien commun menacé (la liberté), un ennemi commun menaçant (le fascisme religieux) ne suffisent pas totalement à expliquer la viralité du phénomène. On sait, grâce aux journalistes, que la phrase et son logo ont été inventés très rapidement après les faits par un directeur artistique et rédacteur de Stylist, un catalogue de produits de beauté déguisé en magazine féministe gratuit. Parce qu’il n’avait « pas les mots » et qu’il jouait régulièrement au livre-jeu « Où est Charlie ? » avec son fils, lui sont venues spontanément cette formule et cette image. Un tweet et quelques heures plus tard, elles ne lui appartenaient plus. Quarante-huit heures après, on en faisait des badges et des tshirts, le Nasdaq affichait la phrase sur sa façade, et 72 heures après, Georges Clooney disait lui-même « je suis Charlie » lors de la cérémonie des Golden Globes 2015. Enfin, le 14 janvier 2015 même l’INPI refusait les dépôts de noms de marque « Je suis Charlie ».

Pour qu’une formule s’incruste dans le langage courant, il faut qu’elle s’appuie sur quelque chose de pré-existant, voire qu’elle y soit déjà bien e(a)ncrée. France Info s’est essayé à la même analyse et a découvert, comme nous, que la phrase rappelait fortement le « Ich bin ein berliner » (« Je suis un berlinois« ) de Kennedy en 63, mais aussi le « Nous sommes tous des Juifs allemands » de Cohen-Bendit qui inspira probablement le « nous sommes tous Américains » d’un éditorialiste du Monde le lendemain du 11 septembre. Bien qu’intéressante, cette explication ne nous satisfait pas. Car ces deux phrases, même si elles disent que nous partageons un destin et des valeurs communes, sont assénées par des dirigeants ou des leaders d’opinion, tandis que « Je suis Charlie » est véritablement un cri du peuple.

Le nom « Charlie » lui-même participe du phénomène. Un prénom sympathique, connu de tous. Les créateurs de Charlie Hebdo l’ont emprunté au Charlie Brown du dessinateur américain Charles Schulz (plus connu encore pour son Snoopy). « Charlie » c’est aussi une variante du « Charlot » de Charles Chaplin, à savoir l’idiot philosophique, critique et universel décrit dans nombre de blagues à travers le monde dont celles de « Toto » en France, ou « Dj’ha » au Maghreb, « Nasserdin Hodja » au Moyen-Orient… et puis Charlot dans le monde entier depuis le 20e siècle. Il est l’ancêtre de la caricature de presse, le guignol, le fou du village auquel on pardonne parce qu’il frise autant le ridicule que la sagesse. Et notre « Charlie », « Charlot », ou « Charles » ou « Karl », en vieil allemand, signifie « homme » (dans le sens masculin) mais aussi « homme libre ». Or, la première fois que nous avons lu ou entendu le slogan, « je suis Charlie », après les larmes, ce sont les images d’un film qui se sont tout de suite imposées à nous : Spartacus de Stanley Kubrick, l’histoire romancée de la lutte pour la liberté d’un esclave interprété par Kirk Douglas. Une sorte de Gladiator  de Riddley Scott, pour les plus jeunes lecteurs d’entre vous.

A la fin de Spartacus (1960), Kubrick accule son héros en lui imposant une immense épreuve morale. Capturés par Rome, lui et son armée d’esclaves sont menacés de crucifixion, à moins que le meneur se dénonce. « Qui est Spartacus ? » demande le général romain. Au bout d’un moment allongé par le dilemme qui ronge le héros, Spartacus se lève, mais à côté de lui un esclave fait de même et annonce : « je suis Spartacus ». Un autre l’imite, et encore un autre, et au bout de quelques secondes toute une foule d’êtres humains revendique d’être Spartacus. Cette scène très émouvante a tellement marqué le public à l’époque qu’elle va s’incruster dans la culture mondiale, traversant les années, de citations en références. Kubrick se cite lui-même dans Lolita en 1969. Dans le cercle des poètes disparus la réplique reprise en coeur par des étudiants « Ô Capitaine ! Mon Capitaine » fait elle en revanche référence à un poème écrit par Walter Whitman en l’honneur du président Lincoln qui venait d’être assassiné. En 1992, Spike Lee fait dire à de jeunes acteurs élèves noirs (ou afro-américains) qu’ils sont Malcom X dans le film éponyme. En 2014, c’est même un dessin animé, Mr. Peabody et Sherman (l’histoire d’un chien savant et d’un garçon qui voyagent dans le temps) qui réutilise la réplique lors d’une scène de révolte. Pour dire à quelle point cette idée fait partie de la culture générale, la marque américaine Pepsi a parodié la scène de Spartacus dans une publicité qui transformait alors une soif de liberté en aspiration à consommer, comme d’habitude.

C’est un peu ce qui est arrivé à « Charlie », une récupération de toutes parts. Pour être plus juste, on peut parler de ré-appropriation. Très brutalement le « je suis » est devenu un « nous sommes ». Tel homme politique traduisant le sursaut républicain du 11 janvier par le souhait de voir un Etat moins social et plus brutal, tel journal gratuit – encore, un de ces fossoyeurs de la liberté d’expression si chère aux Français ces derniers jours – pointant les entorses des hommages à « l’esprit Charlie »… Dans ce contexte, il est sain que des individus s’élèvent également pour dire qu’ils ne sont « pas Charlie », ni le journal, ni sa récupération. Juste des individus amoureux de la liberté et contre le meurtre gratuit de civils, parisiens ou syriens, juifs ou chrétiens, arabes ou japonais. De ce fait, ils « sont » Spartacus, des hommes libres qui ne veulent pas se laisser intimider par des menaces de mort, seraient-elles symboliques. Dalton Trombo, le scénariste de Spartacus aurait écrit cette fameuse scène directement en référence au harcèlement que lui et bien d’autres cinématographes et techniciens ont subi de la part de la commission des activités « anti-américaines ». Son refus de témoigner et dénoncer ses pairs « communistes » devant les juges du maccarthysme, le contraint à s’exiler et lui coûte même la disparition de son nom dans certains génériques. Si cette réplique n’a aucune réalité historique, il y en a une autre qui est entrée dans notre histoire commune, qu’on soit d’accord ou pas avec elle, qu’elle ait ou non représenté ses victimes, qu’elle soit ou pas vidée de son sens par les communicants, qu’elle soit dépecée par les habituels charognards, elle restera dans les souvenirs et les livres d’histoire. Elle dit : « Je suis Charlie ».

Quant à nous, notre manifeste-fou rédigé en mai 2014 dit déjà que nous sommes Spartacus, Malcom X, Thelma et Louise. Et aussi le Kwizatz Haderach, le messie moitié grec, moitié arabe, moitié juif et moitié autre-chose de la saga écolo-religieuse du romancier Frank Herbert. Ca fait déjà beaucoup de monde. On pourrait ajouter aussi une énième occurrence de ce moment « Spartacus » revu par les Monty Python dans La vie de Brian. Face à cette pure absurdité qui s’est emparée d’une poignée d’être humains, on a envie de répondre par une autre absurdité : « je suis Brian, et ma femme aussi ». Juste pour rigoler.

There is one comment

  1. Spartacus

    Démonstration convaincante et rafraîchissante face au panurgisme rampant d’une société qui nous contraint – hélas – à voir s’amplifier le rôle d’un parti politique aux relents nauséabonds

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