Regarde Kassovitz tomber

Pour entrer dans le dernier film de Mathieu Kassovitz, une reconstitution de l’assaut de la grotte d’Ouvéa en 88, il faut essayer d’oublier l’image de l’ex-enfant prodige du cinéma français qu’il est encore. Pas facile.

Dans les années 90 qui l’ont vu émerger, Mathieu Kassovitz disait de la France et de son « opinion publique » qu’ils étaient à l’image du climat local : tempérés, c’est à dire mollassons. Comme un retour à ses sources, il est allé chercher le sujet de L’ordre et la morale en très grande-banlieue, sous un climat qui n’a jamais rien eu de français, en Nouvelle-Calédonie.

Dans le rôle d’un négociateur du GIGN un chouia mystique, Kassovitz nous fait pénétrer dans la jongle kanak (cependant, le film a été tourné en Polynésie suite à l’opposition des autorités calédoniennes). Comme la végétation, le destin du peuple néo-calédonien s’entremêle dans les boyaux de cette machine de mort implacable qu’est l’Etat politicien français. Le capitaine Philippe Legorjus négocie la paix, tandis que Bernard Pons (à l’époque Ministre de l’outre-mer, présenté ici comme un beau salaud ou un salaud tout court mais avec de beaux cheveux) négocie une guerre triangulaire qui se joue à Paris, entre Mitterrand, Chirac et Le Pen, en mai 1988. L’ordre et la morale est la reconstitution documentée d’une des dernières guerres coloniales françaises du 20e siècle, et d’un drame humain intime incarné par la relation entre Legorjus (Kassovitz) et Alphonse Dianou (Iabe Lapacas), le Kanak rebelle. Dans les scènes de briefing militaire et dans les scènes d’assaut, Pontecorvo (La Bataille d’Alger) n’est pas loin.

L'ordre et la morale : pardon au peuple français ou au public français ?

L’ordre et la morale : pardon au peuple français ou au public français ?

Le film commence et se termine sur le visage de Kassovitz, tandis que sa voix ponctue quelques moments sur le mode du journal intime. Impossible donc se défaire de cette idée : c’est un film de Mathieu Kassovitz avec Mathieu Kassovitz. Ce n’est pas un délit de grosse tête, plutôt une difficulté pour le spectateur de se défaire de l’image de l’ex-enfant prodige qu’il est encore. On l’a connu tout petit, et on l’a connu aussi grande gueule. Parce qu’il a beaucoup de choses à dire, comme Legorjus, dont le témoignage sert le scénario. Et si c’était aussi un film sur Mathieu Kassovitz ? C’est le privilège des grands artistes que d’entrer en synchronicité avec leur sujet. Le personnage du négociateur qu’on voit sur l’affiche, un drapeau français sur un front baissé comme pour pleurer ou demander pardon, c’est peut-être lui. Après La Haine en 1995, Kassovitz semble avoir tout fait pour décevoir son public à chaque nouveau film. Des films qu’il disait tourner « pour pouvoir faire le suivant« . Comme le négociateur, il a cédé du terrain de tous côtés, au nom d’une foi sincère pour le cinéma, avant de comprendre trop tard qu’un état-major, les grands studios américains, était en train d’écraser ses idéaux. Son personnage, au terme d’un violent combat intérieur, arrive in extremis à sauver son âme en s’offrant au regard de ceux qu’il a trahi, honorant ainsi une coutume locale. Ce qui explique peut-être cette ritournelle façon La Haine, sur ces gens qui se regardent dans les yeux. Dans une scène en hélicoptère, lévitant au-dessus des faits, Legorjus/Kassovitz écrit/dit : « Deux jours sans dormir. Pourtant, je me sens bien. Je suis enfin à ma place ». Comprendre peut-être : écrire, jouer et réaliser des films de fiction ancrés dans la réalité sociale et politique française ? A partir d’Assassin(s), on peut voir la filmographie de Kassovitz comme une longue chute qui se termine avec fracas sur les pectoraux de Vin Diesel en 2008 (Babylon A.D.). Le visionnage anxieux (« ça va être mieux que Gothica ?« , « il a pas trop vieilli ?« , « on n’a pas trop vieilli ?« ) de L’ordre et la morale, donne un sens à cette trajectoire. En écho à la voix d’Hubert Koundé dans son premier film, est-ce que c’est la chute ou l’atterrissage qui est important ? Disparu prématurément avant d’avoir vu La Haine, Socrate conseillait de ne pas confondre la chute et l’échec. L’échec, pour le grec, c’est de rester là où on est tombé. Pour d’autres, si on tombe c’est pour apprendre à marcher. Avec ce sujet engagé, sa mise en scène viscérale, son casting et de son interprétation, c’est comme si Mathieu Kassovitz, après un bond en avant et une chute spectaculaires, avait fait un second premier pas.

L’ordre et la morale, de Mathieu Kassovitz, scénario M.K., Pierre Geller, Benoît Jaubert, Serge Frydman d’après le livre La morale et l’action de Philippe Legorjus. Avec Iabe Lapacas, Malik Zidi, Jean Bianconi, Denis Martin. Photographie : Marc Koninckx. Musique : Klaus Badelt. France, 2011.

 

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