Qu’est-ce que c’est « whitewashing » ?

On aurait tort d’accuser Hollywood de posséder l’exclusivité de la pratique du « blanchiment ». L’armée française et Mathieu Kassovitz en ont usé aussi.

Le « whitewashing » c’est tout simplement le blanchiment, le remplacement d’une partie ou de la totalité des protagonistes d’une histoire par des individus de « race blanche » ou « caucasiens » comme disent les Américains. Cette pratique est considérée comme raciste. Les exemples ne manquent pas dans le cinéma outre-atlantiquien. Pour le pire, citons Mickey Rooney dans Diamants sur canapé (Blake Edwards,1961) : l’acteur d’origine écossaise campe un personnage japonais caricatural dans son apparence comme dans son comportement. Il accomplit ce qu’on appelle un yellowface (même principe que le blackface : se maquiller grossièrement en Noir, pratique dénoncée par la communauté afro-américaine). En 1968, Edwards récidive pour le désopilant The Party où l’on voit Peter Sellers grimé en indien naïf et maladroit. Le procédé est le même, l’interprétation est en revanche plus fine. A le regarder de plus près, il caricature sans pitié la petite bourgeoisie hollywoodienne de l’époque. En 2010, c’est M. Night Shyalaman, américain d’origine indienne, qui tombe dans le piège avec son Avatar, le dernier maître de l’air. Dans cette adaptation d’un manga-animé, il distribue les rôles de gentils aux comédiens blancs et les bruns orientaux (dont Dev Patel) écopent des méchants, inversant le postulat de l’oeuvre originale. En 2017, la Paramount s’excuse publiquement d’avoir « blanchi » le manga Ghost In The Shell, y voyant la raison de son échec au box-office. Les exemples de blanchiment, non seulement ne manquent pas, mais ils se multiplient.

Mais il est trop simple de comptabiliser le whitewashing comme un acte raciste. Dans le cas des américains, c’est une histoire d’argent. Leur industrie cinématographique, depuis la seconde guerre mondiale, s’adresse au monde entier, alors il lui faut des acteurs de notoriété globale pour espérer atteindre une audience globale. Leur télévision suit le même schéma économique. En 1972, lorsque Bruce Lee se propose de jouer le rôle d’un moine shaolin et métis en fuite dans le far-west dans la sére Kung-Fu, ses co-créateurs lui préfèrent David Carradine, plus susceptible de drainer une audience occidentale. En France, longtemps avant l’arrivée d’une génération de comédiens d’origine maghrébine dont Sami Bouajila et Roschdy Zem, les rôles principaux basanés étaient distribués à des Antillais, métis, donc pas trop bronzés non plus.

Et la France ?

En 2000, Mathieu Kassovitz adapte le roman Les Rivières Pourpres en un film qu’on a déjà oublié. Pour contrecarrer Jean Reno, flic vieillissant, la tête brûlée et arabe dans le livre de Grangé, il choisit Vincent Cassel, un acteur qu’il qualifie de suffisamment charismatique pour apporter un contrepoids à Reno. C’était 17 ans auparavant, une époque différente, mais cela reste du blanchiment, made in France.

Quand on sort du monde rêvé du cinéma, on se confronte au blanchiment du monde réel. Une théorie repoussée aux frontières du conspirationnisme affirme que les égyptiens antiques, ceux qui ont construit les pyramides, étaient Noirs ou possédaient des traits négroïdes très éloignés de ceux de John Turturro dans Exodus : Gods and Kings (Ridley Scott, 2014). Les historiens savent que la 25e dynastie était originaire de Nubie (l’actuel nord-Soudan). On les appelle les « pharaons noirs » officiellement, et leur règne n’aura duré qu’un siècle. Et les militants de la cause black d’affirmer que les traits négroïdes de tous les pharaons ont été effacé par l’homme blanc, jusqu’au nez du Sphynx de Gizeh dont on ne retrouvera jamais la forme originelle. Car le blanchiment se joue sur des détails : forme des yeux, du nez, des lèvres, couleur de la peau. En 1992, Michael Jackson, re-noirci l’histoire des pharaons dans son clip Do you remember the time en faisant jouer tous les rôles par les stars blacks de l’époque. En 1998, Dreamworks devançait la polémique du whitewashing en attribuant un faciès semi-éthiopien à ses protagonistes égyptiens.

Dans Jesus Christ Superstar (Norman Jewison, 1973), c’est un Ted Neely blond, cheveux lisses et yeux bleus qui endosse le rôle du prophète. Alors que le Jésus historique, d’après la science, ressemblait probablement à ces hommes barbus, amaigris et bruns, très bruns, qu’on appelle aujourd’hui « migrants » ou « réfugiés ».

Ted Neely dans Jesus Christ Superstar (1973).

En 1879, Paris était sous la responsabilité de Severiano de Heredia, un « mulâtre » comme on disait à l’époque, né cubain. Il n’est pas effacé de l’Histoire, mais tombe dans l’oubli avant la Première Guerre Mondiale. En revanche, il n’est fait aucun secret de la négritude d’Alexandre Dumas. Or dans L’autre Dumas (Safy Nebbou, 2010), c’est Gérard Depardieu qui emporte le rôle. Il n’y aurait toujours pas d’acteurs noirs de notoriété ou de stature équivalente. Pas de comédien « de couleur » et bankable : c’est l’argument qui revient régulièrement dans les cas de whitewashing. On peut laver-blanc aussi les voix. Ainsi les grands comédiens noirs américains sont doublés par des acteurs français blancs au grand dam des comédiens français noirs.

Le summum historique du blanchiment est atteint, en France, en 1944. Le pays est presque soulagé de l’Occupation. Sauf que ni l’allié américain, et à sa suite le Général Leclerc, n’imaginent les troupes coloniales entrer triomphalement dans Paris meurtri mais libéré. Alors les soldats, parmi eux, les fameux « tirailleurs sénégalais », sont sommés de donner leurs uniformes aux résistants. Cet événement est documenté sous le nom de « blanchiment des troupes coloniales », preuve à l’appui un documentaire diffusé sur France 3 en 2016. Ici, il n’y a pas de doute. Nous sommes dans le racisme pur et dur.

Troupes coloniales échangeant leurs uniformes avec les vêtements des résistants français (photo ECPAD).

Le whitewashing n’est pas une histoire simple. L’animation japonaise diffusée en France dès les années 70 est un exemple frappant de globalisation des personnages. Des cheveux blonds, des grands yeux verts : ni Saint Seya, ni Naruto, ni Astro Boy n’ont échappé à ce phénomène d’interacialisation. Pour se faire globaux. Des dessins animés occidentalisés à une Scarlett Johansson orientalisée dans Ghost in the Shell, la boucle est bouclée.

Citons presque pour de rire, cet exploit provocateur d’Orson Welles qui, avant de jouer le maure dans une adaptation d’Othello, transpose le Macbeth de Shakespeare en Haïti et la fait jouer sur les planches new-yorkaise par une troupe entièrement noire. Le « whitewashing » n’a pas d’équivalent lexical et porte en lui l’idée de « nettoyage ». Comme une marque de lessive. Ce qu’il faut retenir c’est que si la notion de race n’a pas d’existence au niveau génétique, pour l’industrie cinématographique, elle possède une véritable valeur économique.

There are 4 comments

  1. MVT

    pour le doublage , l’essentiel étant qu’il soit bon, professionnel et cohérent avec le film et les personnages.
    Comment définit on une voix de blanc /. noir /basané/ asiat ? ? et comment fait on pour la provenance avec les accents différents dans les pays et continents ;
    Faudrait qu’un auteur noir/blanc/métis soit traduit par un noir/blanc/métis ?
    de mon coté , rien à cirer du moment que c’est plutot bien fait quand il n’y pas le choix et que la VO est toujours supérieure

    1. Rachid Ouadah

      Complément d’info : les comédiens français noirs se plaignent d’une certaine discrimination qui les prive à la fois des doublages d’acteurs blancs et d’acteurs noirs.
      Second fait : l’acteur (blanc) Emmanuel Jacomy double non seulement Tim Robbins et Russel Crowe mais aussi Denzel Washington et Forest Whitaker. Omar Sy, notre trésor international, ne double que des personnages de dessin animé mais Owen Wilson dans Marmaduke.
      Troisième fait : Lucien Jean-Baptiste double Ice Cube, Terrence Howard, Will Smith, Jamie Foxx, Chris Rock, Don Cheadle, Martin Lawrence, et Anthony Mackie. En revanche, je cherche dans sa filmo de doubleur, peu d’acteurs blancs ou asiatiques ou verts.
      La parole est aux acteurs noirs, qu’en pensent-ils eux-mêmes ? Faites un don à motionXmedia sur Paypal ou Tipeee et j’aurai les moyens d’étoffer ce genre d’article avec des témoignages, pour le prix d’un café. Par avance, merci.

    2. Benoît Tomassot

      Peut-être que les voix ont une tessiture ou texture ou je ne sais quoi de différent selon l’origine ethnique, comme on a une couleur de peau ou une forme d’yeux différentes. On connaît le cliché « avoir une voix de Noir ». Cf. Back to Black d’Amy Winehouse. Je m’interroge sur les japonais et les asiatiques, mais leurs voix, leur prosodie (et leur gestuelle) est plus le résultat de facteurs culturels. Peace.

  2. mvt

    Merci Rachid Bon pour moi il m’ a fallu vérifier que L. JB était de martinique comme Thierry Desroses (S. L jackson, Wesley Snipes, L Fishburne. Il y a (avait ) Med Hondo qui doublait pas mal d’acteurs afro (E Murhy, Cal Weathers..)

    Pour les voix, je trouve que l’on a plus souvent une voix d’un territoire, l’accent mec , https://www.youtube.com/watch?v=XhzYA_dyfWo

    Je participe au financement de la future en te payant un direct lors de mon prochain passage sur Paris (le 16)

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