Samsara : le monde en temps réel

Quel est la signification de ce mandala ? Aux moines demandez-la (Samsara).
Quel est la signification de ce mandala ? Aux moines demandez-la (Samsara).

Depuis 30 ans, Ron Fricke photographie le monde à la vitesse de l’invisible. Son dernier film muet, Samsara, laisse sans voix face à l’horrible beauté de la réalité.

En 1982, Ron Fricke est directeur de la photographie et monteur sur un projet de film d’un genre inédit. C’est Koyaanisqatsi, produit par Coppola et Lucas. Dans ce long-métrage qui n’a rien d’une fiction sans pourtant être un documentaire, Fricke expérimente à loisir la technique du time lapse qui a fait les grandes heures de Vimeo. En accélérant ou ralentissant les mouvements, il parvient à montrer la course folle du temps. Au centre de sa narration, il y a cette Humanité entraînée vers un destin inéluctable : sa destruction ou son immortalité. Dix ans plus tard, Fricke réalise Baraka, collection de belles images sur le thème de la spiritualité et son anti-thèse : la réalité terrestre. Enfin en 2011, après des années de tournage, Samsara voit le jour. Et il est dans la continuité de ses prédécesseurs : des images d’une beauté à couper le souffle, sans le moindre commentaire. Et l’horreur, la multitude de crimes que les « fils de l’Homme » commettent contre la nature et eux-mêmes. Ron Fricke parvient à dénoncer cela sans la misanthropie ni la condescendance dont nous ont gratifié Luc BessonFrançois-Henri Pinault et Yann Arthus-Bertrand avec leur Home (2009). Ron Fricke est cérémoniel, et traite son spectateur en prince. C’est pour cela qu’il nous introduit dans la contemplation par un trio de danseuses balinaise de Legong. Mais ça veut aussi dire que l’histoire qui va suivre est tragique. Parfois le voyage se transforme en documentaire animalier sur l’espèce humaine, mais tourné avec une très grande compassion.

Un petit d'Homme (Samsara).
Un petit d’Homme (Samsara).

Samsara c’est finalement le seul mot écrit dans cet opéra non-verbal. Il est issu d’un concept tibétain qu’on pourrait se contenter de traduire par « cycle » ou « flux ». On voit bien quelque chose circuler dans ces images, c’est le vivant, nous y compris. Fricke trimballe sa caméra 70 mm à travers 25 pays, parfois pour ne retenir que quelque secondes. Seule la Corée du Nord lui restera fermée. On retrouve les mêmes motifs visuels que dans Baraka et Koyaanisqatsi. En même temps qu’il met à jour sa photographie du visage du monde, Fricke se répète, évidemment. C’est bien la notion de cycle qu’il illustre. Parce que le « samsara » c’est aussi la répétition interminable des réincarnations imposées à l’âme tant que celle-ci ne se libère pas, selon la doctrine bouddhiste, de la souffrance, de l’attachement et de l’ignorance. Un concept encore très orienté extrême-orient mais pourquoi pas.

L’absence de commentaires laisse la place à la voix-off intérieure du spectateur qui peut aussi se laisser emporter par les images et l’émotion. Les musiques de Lisa Gerrard (Dead Can Dance) ou Geoffrey Oryema, ont tôt fait de susciter une immense mélancolie perturbée ici et là par des moments de mystère, qu’il soit celui de la création ou de son anti-thèse : la mort. Fricke utilise de la pellicule 70 mm (qu’il fait numériser ensuite) pour obtenir des images de qualité supérieure à la HD. Le choix du format n’est pas anodin. Le réalisateur voulait que son film survive à l’obsolescence programmée des technologies (la HD, l’Ultra HD, etc…). Samsara est donc un message dans une bouteille lancée dans l’océan du temps. Et puis le temps c’est avec la lumière l’autre matière première de Fricke. Il a construit patiemment son film, comme un mandala, et il sait qu’il peut être balayé de quelques gestes d’une main. Ce n’étaient rien que quelques pixels, 33 millions seulement. Au sortir de la projection de Samsara, le monde n’a pas changé mais le spectateur, peut-être un peu.

Samsara, un film de Ron Friecke et Mark Magidson, 2011. Tous pays. Sortie française le 27 mars 2013.

Le + vidéo

Yulunga de Dead Can Dance, monté à partir d’images de Baraka.

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