Netflix ubérise le sous-titrage

L’interface d’Hermes.

La plateforme de streaming recrute des sous-titreurs sur le web au dépit des professionnels de la profession.

C’est un simple site web qui permet au tout venant de postuler au titre de sous-titreur depuis l’anglais vers une vingtaine de langues. La rémunération s’échelonne entre 6 et 26 dollars américains, selon la rareté de la langue de destination. Ce concours d’entrée en ligne est composé d’un QCM et de deux exercices de traduction et sous-titrage en temps réel.

Netflix vous donne deux heures pour passer ce test de « recrutement » qui ne dit pas son nom. Nous l’avons fait et nous avons ainsi pu entre-apercevoir le plan de l’entreprise américaine qui revendique 100 millions d’abonnées à travers le monde. On a vite fait de reconnaître le film-test : il s’agit de The Ridiculous Six d’Adam Sandler (il se peut que le film change en fonction de votre adresse IP). Et ça n’a pas été une mince affaire de remplir les cases. Il ne suffit pas de bien comprendre l’anglais, il faut aussi bien l’entendre et tenir compte du contexte. Le film de Sandler, une comédie, est un véritable piège car en plus des subtilités de l’accent texan, les personnages s’expriment de manière décalée dans un argot teinté d’Espagnol. Il faut également veiller à formuler des phrases courtes et sauter une ligne au bon endroit.

Notre essai confirme ce que l’ATAA nous avait déjà appris : la traduction et le sous-titrage sont un métier. L’Association des Traducteurs et Adaptateurs de l’Audiovisuel (ATAA) qui défend les intérêts de la profession a rapidement réagi par un communiqué de presse où elle dénonce la stratégie de Netflix. Déjà rongés par le fansubbing (le sous-titrage réalisé par des amateurs), les professionnels sont à nouveau en danger de précarisation. Dans une interview extraite de Télérama, Juliette de La Cruz, présidente de l’association, nous apprend qu’il faut une bonne semaine pour traduire et sous-titrer un épisode d’une série américaine type Orange Is The New Black. Le tarif « syndical » serait de 15 euros la minute. La qualité des sous-titres n’est pas le seul enjeu remis en cause par Hermes. Grâce à la base de données générées par ce test en ligne, ce sont des algorithmes qui sélectionnent parmi tel ou tel sous-titreur semi-pro, pro, ou amateur, est le mieux placé pour traduire tel genre de programmes. En cassant les prix, les diffuseurs cassent aussi la culture.

Début octobre 2016, Arte s’était essayé au même exercice, essuyant les foudres des professionnels. La chaîne franco-allemande s’était défendue en parlant d’un « projet collaboratif » comme Wikipedia. Nous nous méfions nous-mêmes du mot « collaboratif » et de son synonyme bâtard « participatif ». C’est sous cette dénomination que de grands et petits groupes de presse ont réussi à faire travailler sans rémunération des internautes pour remplir les pages de leurs sites web avec les blogs et les opinions d’amateurs. Alors, Netflix et Arte, pour éviter d’être comparés à Uber, devraient plutôt parler de « sous-titrage citoyen ».

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