La guerre, beaucoup, passionnément, à la folie

Sous l’Arc de Triomphe, le 14 mai 2014 (RO/motionXmedia))

Sous l’Arc de Triomphe, le 14 mai 2014 (RO/motionXmedia)

Deux documentaires signés par une ex-psy devenue cinéaste sur le tarmac re-visitent brièvement le destin des soldats revenus fous de la guerre de 1914 et les dossiers oubliés d’un célèbre hôpital. Une projection publique est prévue en octobre 2014 à Montreuil.

C’est avec la bise et un humour bien à elle que nous accueille Annie Vacelet-Vuitton à la projection de ses deux films documentaires consacrés à la folie et à la guerre : « Entre, tu vas pouvoir te faire soigner, il y a plein de psys dans la salle » nous tance-t-elle sur un ton assez lol. En vérité, s’il y a plus de psys (-chologues, -chiatres, -chanalyste, infirmiers) que de gens normaux – comme des journalistes – dans la salle de la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia à Paris), c’est parce qu’elle a convié une large partie de ses sympathies professionnelles à se pencher sur un cas bien plus grave que le notre, celui d’un grand, très grand malade. Le patient ne porte pas de nom, ou en a trop, alors on peut l’appeler « vingtième siècle ». Les symptômes principaux : une exaltation en 1914 suivie de grandes souffrances, des dizaines de millions de morts jusqu’en 1918. Et puis cela a recommencé en 1939, jusqu’à 120 millions de  morts. Dans 1914, la folie Annie Vacelet-Vuitton raconte l’histoire de quelques uns de ces « poilus » revenus fous de la de la Grande Guerre, faisant lire en voix-off leurs lettres manuscrites, illustrées par de rares photos et des dessins de l’oublié Théophile Steinlen. Des ces deux guerres les nations européennes sortiront « exsangues, de vie, de force, de joie de vivre » dit-elle citant Godard. Et quant aux personnes, les revenants, intacts physiquement, ils sont, pour beaucoup, irrémédiablement cassés en dedans par les expériences vécues, l’esprit dispersé et brisé plus sûrement que les corps par les obus et leurs éclats. Quand il pleuvait, les combattants voyaient les cadavres de leurs camarades morts enfouis dans le sol remonter à la surface du champ de bataille. La nuit des morts-vivants, c’était pas du cinoche pour les soldats de 14.

Devenir « débile » pour ne plus souffrir

Le sujet de la guerre va hanter l’ex-psy avant même qu’elle ne décide de devenir cinéaste en reprenant des études, à 50 ans, en 2003. Il y a ce grand-père survivant de de la Bataille des Dardanelles mais revenu « pathologiquement violent et alcoolique« . Il y a tous ces enfants immigrés des zones les plus violentes d’Afrique et d’ailleurs, qu’elle soignera dans les Centres Médico-Psychologiques de la région parisienne. « Les soldats de 14 nous ont laissé ça, on leur doit la création des CMP et des cures ambulatoires » nous révèle-t-elle. « La guerre a fait avancer la psychiatrie« , de manière exponentielle. Les travaux de Freud sur le trauma, ces années là interdits de traduction, lui ont servi à aider les patients qu’elle recevait dans ces dispensaires eux-mêmes créés à l’issue de la guerre de 14. La guerre nous hante tous, que ce soit dans notre histoire familiale, dans les actualités, ou dans les rues parisiennes en 2003 lorsque Vacelet-Vuitton commence à filmer comme une étudiante qu’elle est redevenue le temps d’un cycle universitaire en cinéma à Paris 13, la contestation du projet d’attaque de l’Irak par Georges W. Bush. Dans Mémoires de la folie, c’est l’Hôpital de Ville-Evrard qui lui donne accès à ses archives. Elle y découvre les dossiers de ces poilus « revenus fous par milliers« , et puis en tête de pile, celui d’Antonin Artaud. « Mais qu’est-ce qu’il foutait là ce poète ? Comment s’était-il arrangé pour se faire enfermer en pleine seconde guerre mondiale » s’interroge la cinéaste- psy-étudiante-historienne. Elle filme le compte-rendu des pesées mensuelles du comédien : une chute vertigineuse. Et aussi ses lettres manuscrites où il écrit « j’ai faim », documents depuis volés sans doute « par des fétichistes« .

Annie Vacelet-Vuitton termine son diptyque sur la guerre et la folie par un cri : elle est (était) fatiguée de soigner les enfants rendus débiles par les guerres, de récupérer des êtres humains en débris. « Débile » au sens professionnel du terme, au sens psychique : « devenir débile par inhibition » c’est se fermer au monde pour ne plus en souffrir, « refuser de savoir » pour ne pas rouvrir les blessures. « L’inhibition est un mécanisme de défense que beaucoup d’enfants utilisent mais dont on parle peu« , contrairement à la notion-star de résilience. Les soldats de 14 et 39, fous mais rendus à la vie civile ont laissé aussi un lourd héritage sous la forme de psychoses plurielles, qui se transmettent sous une forme ou une autre, psychique ou sociale, par la parole, les comportements, sans même parler d’épigénétique, à leurs descendants. Elle se transmet aussi apparemment, au sein de cette classe politique qui « envoie les gens au massacre en mentant publiquement« , des menteurs presque pathologiques. Condoleezza Rice, secrétaire d’Etat de l’administration Bush, avait promis « le choc et l’effroi » aux irakiens quelques mois avant de leur envoyer un déluge de bombes, histoire d’attaquer aussi le psychisme de l’ennemi. C’était il y a dix ans. « Des guerres, il y en a partout, tout le temps » affirme la cinéaste, à la veille des commémorations de dates importantes des deux plus grands conflits planétaires. Jusqu’à preuve du contraire la France est un pays en guerre, officiellement sur le front afghan et en Centrafrique. Officieusement : au secours, on assassine des hommes. Encore.

Lire notre entretien complet avec Annie Vacelet-Vuitton.

Mémoires de la folie (2000)  & 1914, la folie (2002), films documentaires d’Annie Vacelet-Vuitton.

Prochaine projection publique : Montreuil, avec le Musée de l’Histoire vivante, octobre 2014.

Informations sur le site d’Annie Vacelet-Vuitton.

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