John Milius : l’homme qui aimait l’odeur du napalm et l’océan

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Derrière les grands réalisateurs des années 70 et 80 on perçoit la silhouette massive et bedonnante d’un autre grand du 7e art : John Milius.

Un nounours avec un AK47 c’est ainsi qu’on décrivait John Milius dans la fleur de l’âge. Le métier se rappellera de l’AK47 plutôt que du nounours. Le documentaire qui lui est consacré et qui porte son nom préfère nous rappeler que Milius a été l’auteur de films qui ont marqué des générations de spectateurs et de cinéastes, et le précurseur d’un cinéma violent, à l’image de la société américaine dont il était le reflet. « Aucun d’entre nous ne pouvait écrire ce que John écrivait » pourraient déclarer en choeur Spielberg, Scorsese, Lucas et Coppola, quelques uns de ses camarades de classe à l’Université de Californie du Sud. Ils louent certes le talent du conteur, mais aussi celui de l’homme, capable « d’assumer ce qu’il écrit ». Les scénarii de Milius résonnent comme des manifestes pour l’autodéfense, le machisme, et la NRA (le puissant lobby des armes à feux). L’Inspecteur Harry lui doit tout, et notamment ses répliques cultes, punks. En 1978, il s’attaque sans précaution à l’adaptation d’un livre de guerre sur lequel plusieurs scénaristes majeurs se sont cassés les dents avant lui. Entre ses mains « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad, va devenir Apocalypse Now de Coppola, dont on apprend que le titre est un détournement provocateur d’un slogan hippie – qu’il aimait détester, appelant à la « paix maintenant ».

On se souvient aussi de Conan Le Barbare dont Oliver Stone cosigna le script, mais moins de Big Wednesday, film exaltant aussi la fraternité masculine, l’héroïsme et un certain vague à l’âme, s’achevant par le départ d’un des protagonistes, un surfeur, pour la guerre du Vietnam. Tombé dans un oubli tout relatif parce que le studio n’y croyait pas, ce film de 1976 dévoile une autre facette de Milius, le réac’. Il se définissait politiquement d’ailleurs comme un « anarchiste zen », « plus proche de Mao » que le fasciste américain qu’il se plaisait à jouer en public. Avec un demi-sourire complice, Sylvester Stallone avoue, dans le documentaire, que l’industrie a en effet une certaine couleur politique. Même si elle donne l’impression contraire, Hollywood est plutôt démocrate et « gauchiste » (liberal), c’est à dire, en termes français équivalents, elle serait de centre-droit avec des démangeaisons à gauche. Alors elle ne lui pardonnera pas quand il réalisera l’Aube Rouge où l’on voit un patelin américain occupé par l’armée coréenne associée aux Mexicains communistes, et une bande de lycéens prendre les armes pour la liberté et la Nation. « J’ai été blacklisté » dira Milius. Sans doute parce qu’il tendait à la face du public américain un miroir peu reluisant à travers ses films, mais pas seulement. Son personnage, ce qu’il était, ses provocations répétées ont eu raison d’une industrie peu à peu noyautée par les multinationales et les cadres commerciaux. Menacer un collaborateur en pointant un flingue sur sa tempe, ça passe dans une fiction comme The Big Lebowski. Pas dans la vraie vie.

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De gauche à droite : Milius, et Goodman dans The Big Lebowski.

Sa carrière va s’arrêter tout doucement à partir de la fin des années 80. De moins en moins sollicité pour l’écriture, il est appelé en renfort pour améliorer ou réécrire tel dialogue, telle réplique. Il doit se contenter de téléfilms et de jeux vidéos. Puis on ne l’appelle plus du tout. Au point qu’il en vient à quémander un job de second couteau dans le pool d’auteurs d’une série western, à l’aube de la consécration du format. On le lui refusera, car le scénariste de Jeremiah Johnson et de 1941 est trop cher, trop lui. Clint Eastwood d’abord dément la version de Milius : lui-même, en tant que républicain notoire, n’a jamais eu à souffrir d’ostracisme de la part du milieu. Arnold Schwarzeneger lui aussi, n’a pas payé pour ses opinions politiques tant que le public payait pour lui car la seul chose qui compte à Hollywood « c’est l’argent ».

Milius refait surface en produisant la série Rome en 2005. Et au moment où il travaille sur l’adaptation de l’épopée de Gengis Khan pour la télévision en 2009, il plonge dans d’autres profondeurs : un AVC lui fait perdre l’usage de la parole et la coordination de ses gestes. C’est son fils qui va le faire émerger, en lui faisant écouter sur son lit d’hôpital la musique de Basil Poledouris composée pour Conan. S’ensuit une longue ré-éducation ponctuée de passages au stand de tir où Milius jubile de pouvoir abattre plus d’une cible mouvante sur trois. En quelque sorte, en se battant contre la paralysie et en revenant malgré tout dans le business, il est en passe de gagner sa vraie guerre. Belle leçon de vie pour un ex-jeune surfeur qui rêvait de mourir à 26 ans au combat, au Vietnam, mais qui fut réformé à cause/grâce à son asthme. Le sang qu’il n’a pas versé en Asie, il l’a versé dans ses films. La violence qu’il n’a pas exercé sur son prochain, il l’a exercé dans ses films. Le héros qu’il n’a pas été, il l’a été dans ses films. Le documentaire retraçant la vie de Milius n’est pas extraordinaire en soi, tant sa réalisation et son montage sombrent dans le classicisme, mais la quantité et la qualité des témoins qu’il fait intervenir l’est. Tant il est rare de voir tous ces grands noms du cinéma d’hier et d’aujourd’hui ( la moyenne d’âge des intervenants est de 60 ans), y compris les frères Cohen par procuration, rendre hommage à un quasi-inconnu nommé John Milius.

Crédits photos : DR.

Milius de Joey Figueroa et Zak Knutson, avec John Milius, Steven Spielberg, Georges Lucas, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Harrison Ford, Clint Eastwood. Etats-Unis, 2013. Sortie française : NC.

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