Monstre-toi

Troublante métaphore des liens que les Etats-Unis ont tissé avec le reste du monde.

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Avant la loi Hadopi et sa cohorte de sanctions, le téléchargement illégal était déjà illégal. Il peut devenir injustice, lorsqu’on le fait subir à de vrais auteurs. Dès les premières minutes de Monsters, le spectateur devine un peu comme dans le Freaks de Tod Browning (1932) que les monstres ne sont pas ceux attendus. Métaphore de la politique d’immigration et militaire nord-américaine ou de l’immigration elle-même, ou de ce que tu veux, la monstruosité du film d’Edward Gareth est dans le regard du spectateur in fine.

Les monstres, c’est peut-être ce journaliste qui gagne sa vie en photographiant des tragédies, ou la fille de son patron qu’il doit escorter aux Etats-Unis à travers des kilomètres d’une jungle mexicaine “contaminée” par des entités extraterrestres. On a comparé un peu vite Monsters aux bourrins District 9 et Cloverfield comme référents dans le genre désormais saturé du faux documentaire. Monsters s’apparente plutôt aux Carnets de voyage de Walter Salles (2004) et à Solaris de Steven Soderbergh (2002). D’où ce road-movie sud-américain contemplatif imprégné de science-fiction. Un moment, on ressent la même désespérance que dans La Route de Johan Hillcoat (2009), ou devant des images de la Nouvelle-Orléans post-Katrina (2005). Ou à l’Irak après Georges W. Bush (2003). L’argument extraterrestre passe en arrière-plan derrière l’expérience pseudo-initiatique que vivent les deux héros.

Bande-annonce d’un film qui prend le spectateur à contre-pied.

 Du documentaire, le film garde un réalisateur qui n’a fait presque que ça, et des personnages secondaires joués par des amateurs. Monsters raconte une belle histoire malheureusement plombée par deux éléments, qui n’ont rien à voir avec le budget ridicule de l’entreprise. D’abord le casting de Paul le Poulpe dans le rôle des E.T., impardonnable faute de goût dont l’apparition même tardive gâche une dramaturgie jusqu’alors d’une poésie aussi subtile que l’image était épurée d’effets tape-à-l’oeil. On ne saurait mesurer les dégâts occasionnés par la seconde faiblesse de Monsters : le film circule illégalement sur internet depuis des semaines, et restera en ligne encore des années comme beaucoup d’autres. Le législateur avait promis de protéger les créatures et leurs créateurs, or il semble s’être donné plutôt mission de punir le plus grand nombre. C’est là une des monstruosités de la loi Hadopi et le présage de son inefficacité. Il serait tout aussi monstrueux de télécharger illégalement une œuvre sincère qui mérite d’être appréciée en salles, à partir du 1er décembre 2010 dans les ténèbres d’une salle de cinéma en la compagnie d’autres vertébrés humains.

Monsters de Gareth Edwards, avec Scott McNairy, Whitney Able. Grande Bretagne, Drame-SciFi, 2010.

Chronique publiée le 19 novembre 2010 dans La Mèche n°11.