Star Wars VII : le réveil de la médiocrité

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Le Réveil de la Force est d’abord le symbole de l’anesthésie de l’esprit critique et de la victoire de l’Empire de l’argent sur l’humanité. Eventuellement, c’est aussi un film médiocre.

On croyait, à l’issue du Retour du Jedi que l’Empire avait perdu. En tout cas dans la fiction. Dans le réel, les critiques les plus lucides ont vu très tôt l’abdication de son auteur-créateur, Georges Lucas, pour le « côté obscur ». Avant d’être racheté par Disney pour 4 milliards de dollars, l’univers Star Wars représentait plus de 30 milliards de recettes en produits dérivés surtout, et dérivants. Avec ce septième épisode, premier d’une série de trois et autant de « spin-offs », l’entité Star Wars prolonge sa vocation de fabricant d’illusions et de jouets qui viendront un moment ou un autre grandir le continent de plastique qui pollue les océans et les chambres de nos enfants, neveux, nièces, et futurs descendants.

Revenons au film lui-même puisqu’il s’agit de spectacle, aussi. L’action se passe une trentaine d’années après les événements que toute la planète Terre connaît mais pas les protagonistes du film. Dans sa déliquescence, l’Empire a réussi à se réformer sous le nom de « Premier Ordre ». Les nouveaux storm troopers ne sont plus des clones mais des humains conditionnés depuis la naissance, un peu comme les fans de Star Wars. L’un d’eux prend conscience et se révolte. Par un heureux hasard dont seuls les scénaristes de fiction ont le secret, il rencontre Rey, une jolie fille descendante de Lara Croft et de Luke Skywalker (ce n’est pas dit car sinon comment vendraient-ils l’épisode 8 déjà en tournage ?), et un robot porteur de plans secrets lui aussi apparenté à R2D2 et Jar Jar Binks. A partir de là, déjà, tout n’est que coïncidences, clins d’oeils, références, et clichés. Cet épisode « VII » est une décalcomanie de la trilogie originale dont il reprend tous les éléments en les mettant à peine à jour. C’était parfaitement prévisible, vu le pedigree du réalisateur choisi et vus les objectifs de la firme Disney, soucieuse de rentabiliser son investissement dès le premier coup. On ne souvient plus quel est le premier film qui s’excusait de sa faiblesse sous prétexte de préparer une montée en puissance. Ah oui, ça devait être La Menace fantôme.

Comme une religion

Nous savons, depuis que nous avons atteint l’âge adulte, que Star Wars en dehors de l’Empire contre-attaque, est au mieux une simple et remarquable reprise des contes de fées entendus dans l’enfance et inspirée des études sur la mythologie de Joseph Campbell, au pire un long spot de pub pour une marque de jouets et une idéologie douteuse. Nous savons aussi que l’univers soi-disant créé par Lucas se résume en vérité à quelques corridors, des usines, trois ou quatre décors de planètes gelées dans leurs représentations (désert, forêt, glace). Et il est vrai, des milliers de produits dérivés, romans, illustrés, bandes-dessinées, jeux, qui forment « l’univers étendu de Star Wars » (balayé semble-t-il d’un revers pour des soucis de cohérence avec la nouvelle stratégie créative). Nous savons également que lorsque nous ingurgitons un menu McDonald (ou Quick, Burger King ou KFC), même s’il flatte les papilles, nous mangeons de la merde. Mais des années de conditionnement par la publicité, aidé par nos institutions et même nos entreprises publiques qui ont validé ce dernier produit Disney sans même l’avoir vu, nous ramènent inévitablement vers cette malbouffe cinématographique. Nous ne sommes pas fans, ni profanes. Notre VHS de l’épisode IV est usée jusqu’à la moelle.

Star Wars vend à l’écran la liberté et l’héroïsme mais exige dans notre vraie vie l’abdication de l’esprit critique, que le spectateur se fonde dans la masse. Toutes les questions qu’on ne se posait pas et qu’on se pose désormais trouveront réponse dans l’épisode suivant. Il s’agit d’accepter les faiblesses et les incohérences du récit au nom de la foi en cet univers fictif. Exactement comme dans la religion. Par ailleurs, quand on s’attarde sur cette idée de « Force », on ne peut qu’y voir en-dedans une sorte de droit divin transmissible par le sang, le reste des personnages non touchés par la grâce restant vassaux, cerfs, soldats, contrebandiers ou paysans. L’éternel thème de l’élu si cher au cinéma d’aventure américain : encore une fois, les scénaristes dont le regrettable Lawrence Kasdan, ne se sont pas foulés pour poser les bases de leur histoire.

Plaire aux femmes et aux Noirs

La seule innovation, la seule prise de risque, c’est finalement le sexe de l’héroïne (une femme donc, pas seulement pour coller à l’époque, mais pour recruter de nouveaux consommateurs parmi le public féminin) et la race du personnage secondaire interprété par John Boyega. Nous avons bien dit « race ». Au pays des bisounours français, la notion est exclue du champ public, mais pas au pays de Disney où les Noirs jeunes et moins jeunes ont cette sale habitude de mourir sous les balles ou les coups de la police en proportions beaucoup plus importantes que les américains de race blanche. Le second héros de l’épisode VII est un Noir. Cela aurait été parfait s’il avait eu le rôle principal, mais au lieu de cela il écope d’un personnage dont on dirait qu’il a été pensé par des scénaristes « whites » (ou blancos comme dirait l’actuel Ministre de l’Intérieur français Emmanuel Valls) pour plaire à un public peu sensible à l’agitation des marionnettes de Lucas-Disney. Il faut rappeler que le personnage de Jar Jar Binks s’exprimait et bougeait comme une caricature de nègre et qu’il était justement joué par un Noir. Après réflexion, nous n’avons pas pu nous empêcher de noter que le personnage de Boyega est un stormtrooper au cerveau blanchi, lavé, vidé. Il  n’a qu’un numéro de matricule en guise de nom, pas d’identité, pas de passé établi, en tout cas dans ce premier épisode. C’est un esclave. Son premier geste d’homme libre c’est d’aller sauver un Blanc, personnage par ailleurs totalement inutile. Et pour le remercier, bwana lui donne un nom. On croirait presque revoir cette terrible scène de la série Racines (d’après Alex Haley, 1977) où un esclavagiste torture un Noir qui refuse son nouveau nom, « Toby », car il veut garder son patronyme original, « Kunta Kinté » (màj : à la première rencontre avec l’héroïne, il est reconnu comme un voleur de blouson et se fait taser par le gentil BB-8. Espérer un meilleur destin pour ce personnage c’est hélas espérer un Star Wars VIII et tomber donc à nouveau dans le piège commercial). A cause des maigres efforts consentis par la production depuis les débuts (Billy Dee Williams et Samuel L. Jackson ont eu des rôles mineurs), force est de constater que Star Wars est un produit culturel créé plutôt par des Blancs plutôt pour des Blancs et que sa vision racialiste de l’espace profond est plus que gênante. Nous nous sommes amusés à lancer une recherche d’images avec les mots-clés « star wars fans » : aucun Noir dans les milliers de photos collectées. On n’imite que ce en quoi on se reconnaît, on trouvera donc plus de Blacks parmi les fans de Star Trek qui a joué très tôt la carte de l’interracialité, alors que dans les scènes de Star Wars on voit plus d’extra-terrestres que d’acteurs noirs pourtant bien terrestres. Une blogueuse ironise dans une vidéo : « nous avons beaucoup de mélanine en nous et jusqu’à preuve du contraire nous sommes à ce jour le seul couple africain-américain fan de Star Wars« . Disney a effacé Boyega des affiches chinoises pour ne pas déplaire au public local, c’est dire le niveau de courage de l’entreprise. Alors que le « mythe » nous est vendu comme universel, c’est à dire s’adressant à toute l’humanité, c’est à dire au marché global, on dirait qu’il ne concerne pas directement les Noirs et les asiatiques (prochainement, un héros aux yeux bridés ?), soit les deux tiers de la planète.

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Il y a encore beaucoup à dire sur la médiocrité de l’ensemble de la démarche tant sur le plan commercial que sur le plan artistique (spoiler : le grand méchant est en images de synthèse). Après tout, voilà douze mois que nous sommes soumis à un intense matraquage publicitaire, c’est notre droit de rendre chaque coup reçu. Mais ce pur produit de la machine industrielle américaine nous a déjà fait perdre trop de temps. Le public lui fera un sort, comme il l’a fait pour la précédente trilogie, encensée avant même sa sortie, vilipendée aujourd’hui. Le principal objectif de ce Star Wars est de maintenir ses consommateurs dans l’état d’obéissance aveugle dans lequel ils sont déjà depuis quatre générations, et de convertir des spectateurs innocents en fanatiques, c’est à dire selon un vocabulaire plus admis, en collectionneurs passionnés prêts à acheter tout ce qui leur permettra de prolonger leur séjour dans cet univers de fiction substantiellement moins riche qu’un conte de Perrault. Disney ne cherche pas autre chose, il nous le dit malgré lui à travers l’omniprésence de ces soldats blancs à l’écran comme dans les événements promotionnels : il veut faire de nous ses stormtroopers, soldats décérébrés sans aucune individualité propre. Jamais Abrams ou Kasdan n’essaient de nous raconter une histoire, ou alors ils ont tenté mais ont été étouffés par les contraintes imposées par les fans et la direction du cirque. Le seul but, comme pour toute cette vague de films dits « reboots », est d’émouvoir l’enfant ou l’adolescent qui étaient et sont encore un peu en nous, pour mieux prendre l’argent à l’adulte qui leur a survécu.

Star Wars : le réveil de la Force. Réalisation : J.J. Abrams. Scénario : Lawrence Kasdan, J.J. Abrams et Michael Arndt. Interprétation : Daisy Ridley, John Boyega, Harrison Ford. Image : Daniel Mindel . Musique : John Williams ; Etats-Unis, 2015. Sortie française : 16 décembre 2015.

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