Annie Vacelet-Vuitton : « J’ai appris le cinéma avec des schizophrènes »

"Sans retour", Annie Vacelet-Vuitton en 1975 (P.J., DR).

« Sans retour », Annie Vacelet-Vuitton en 1975 (P.J., DR).

L’écran de cinéma, de télé, celui de la tablette et même du smartphone, est « le charnier de nos émotions » dès qu’il se met à diffuser du contenu narratif. Une ancienne psy devenue cinéaste nous explique en quoi.

Rangez vos couteaux, vos baïonnettes, votre déni, votre scepticisme, vos clichés, votre anti-freudisme primaire et tous vos mécanismes de défense du même genre : nous recevons une psy. Annie Vacelet-Vuitton est même une ancienne psy. Mais comme disent les flics et tous ces gens qui rentrent du travail avec leurs vêtements encore imbibés de la souffrance d’autrui, psy un jour psy pour toujours. Rangez vos couteaux disions-nous, car Vacelet-Vuitton n’a pas fait s’allonger des riches bourgeois sur de chics divans dans des pièces tamisées élégamment décorées. Elle a dispensé son savoir-faire dans des dispensaires, dans des C.M.P., les centres médico-psychologiques où les moins riches vont se faire soigner les maux de l’esprit et de la société. Elle a sauvé, ou pas, beaucoup d’enfants abîmés par la vie. Parallèlement, elle a été auteure, notamment pour Chimères, la revue fondée par Guattari et Deleuze.

Et puis quelque chose s’est passé, au début des années 2000. La psy est fatiguée, autant physiquement que psychiquement. Une première expérience avec des patients schizophrènes de la clinique de Ville-Evrard dans les années 80 marque sa véritable entrée dans le monde de l’image. A 50 ans passés, elle reprend des études à l’université de Saint-Denis, section cinéma, pour acquérir « un nouvel outil d’abord du monde ». Spontanément, elle filme les manifestations géantes contre le projet de « sale guerre » en Irak de l’hydre à trois têtes « Bush-Blair-Sharon » comme on l’appelait. La psy étudiante en cinéma se retrouve alors encerclée littéralement par le thème et les réalités de la guerre. La guerre est partout : au CMP où elle soigne « les enfants des immigrés » fuyant des pays, souvent africains, déchirés par les conflits, dont une fillette traumatisée par la vision de son père découpé à la machette ; dans le compte-à-rebours macabre précédant le déclenchement du carnage irakien ; et dans les archives de l’hôpital de Ville-Evrard qui s’ouvrent à elle et lui révèlent les dossiers de Camille Claudel, Antonin Artaud par hasard, et surtout ceux des soldats de la guerre de 14-18 « revenus fous par milliers ». Elle a tiré plusieurs films documentaires de ces « expériences limites », dont Mémoires de la folie et 1914, la folie que nous avons vus à la SCAM en avril 2014, et que vous pourrez visionner lors de leur prochaine projection public à Montreuil en octobre de cette année du centenaire de la Première Guerre Mondiale.

Nous avons rencontré Annie-Vacelet-Vuitton, de manière informelle dans un petit café parisien à mi-chemin entre la rue du Rhin et l’avenue de Flandres, pour parler de cette passerelle réelle et pourtant intangible qui relie le cinéma, la guerre et les politiciens : la folie.

Je pose la question à la spectatrice, la cinéaste et l’ex-psy : quelle image donne le cinéma de la folie ?

Il y a une théorie qui dit que la cinéma et folie c’est la même chose, c’est la même structure. C’est à dire qu’à partir d’un certain moment le cinéma est devenu, a toujours été, un outil de projection de l’inconscient, des pensées les plus difficiles auxquelles l’Homme a affaire et qui ne sont pas acceptables socialement. Le cinéma a ce rôle là, de projeter sur l’écran, dont certains théoriciens ont dit que l’écran de cinéma était un « charnier des émotions » comme l’inconscient est un charnier des représentations trop puissantes, trop fortes, trop destructrices. Au fond, cinéma et folie, c’est un peu la même chose. C’est un travail sur les fantasmes, les rêves, les désirs inconscients les plus inavouables, c’est tout. Au cinéma on tue, on trahit. Tu peux dire qu’on le faisait déjà au théâtre chez les Grecs, mais le cinéma est allé un peu plus loin.

C’est un hasard si on utilise les mots « écran » et « projection » ?

Certainement pas. Ce n’est certainement pas un hasard. Il y a des termes communs. Je ne sais plus qui a parlé de ça, peut-être Bazin, cette formule de l’ « écran comme charnier des émotions » pour une psychanalyste, ancienne psy, comme moi, c’est une formule forte à partir de laquelle tu peux réfléchir sur folie et cinéma. Parce qu’au cinéma on voit souvent du contenu qui parle de folie, des personnages fous. Comme le psychotique de Psychose. Le cinéma a des contenus fous, mais structurellement il est comme une élaboration, comme un délire, ou un rêve. Déjà la salle de cinéma, c’est bizarre. On est en demi-sommeil…

J’allais vous en parler. On entre dans une « salle obscure », remplie d’inconnus, on s’installe dans un fauteuil, on éteint la lumière, parfois, quand on arrive en retard on y entre dans une obscurité totale…

Oui, on est de l’autre côté de la rationalité. On se fait projeter des choses inavouables et on les accepte collectivement, mais dans une demi-nuit, dans une demi-insomnie. Après, aller au cinéma ne remplacera jamais une psychanalyse. Si on a affaire à des démons intérieurs il vaut mieux essayer de faire le travail de l’analyse. Mais peut-être que les gens se servent du cinéma comme d’une sorte de rêve éveillé qui les soulage de certaines angoisses, régulièrement, en répétant l’expérience de la séance. Il y a des gens qui ne se sentent pas bien, ils vont au cinéma, puis après ils se sentent mieux.

D’ailleurs on parle de « séance » de cinéma comme on parle de « séance » en thérapie. C’est drôle, il y a plein de mots en commun. Vous dites que le cinéma ne peut pas remplacer une psychanalyse. Mais pour qui ? L’auteur ou le spectateur ?

Les deux.

On a pourtant le sentiment que certains auteurs se servent du cinéma pour comprendre ou amoindrir leurs maux, comme ils se serviraient d’une psychanalyse ou d’une psychothérapie.

Comme toute création. Ils sont à la limite. Ils sont là où l’art peut se mettre à rencontrer la folie. Ca a été décrit par Foucault, qui parle des « zones blanches aux confins de la folie » où la littérature, le cinéma, ou la peinture, est en passe de rencontrer la folie mais ne la rencontre jamais vraiment, la salue de loin, laisse les fous finir leur vie dans un asile quelconque, dans des espaces blancs, et puis s’en retourne dans la société, chez les gens normaux, avec un objet artistique ramené de ces expériences limites. C’est pour ça qu’il y a beaucoup d’artistes qu’on prend pour des fous et qui ne sont pas fous. Simplement ils vont dans ces confins blancs, ces déserts blancs décrits par Foucault dans Histoire de la folie à l’âge classique (ou Naissance de la clinique, ed. Presses Universitaires de France, ndlr) dans un chapitre, qui n’apparaît que dans la première édition et qui n’a pas été réédité ensuite mais qui est très intéressant. Parce qu’il ne s’agit pas de dire que la folie et l’art c’est la même chose. Ce n’est pas vrai. Mais, dans « les confins blancs des déserts psychiques », ils se saluent de loin. Quelques fois ils se rendent service, parce que les psys un peu artistes peuvent vraiment aider les malades. Faut être un peu artiste pour être psy et aimer les grands malades. Et les malades apportent quelque chose de merveilleux par moment, aux psys et aux artistes qui rapportent ça dans la vie courante. Mais on ne peut pas dire des choses définitives. On ne peut pas dire « c’est pareil ». Certainement pas. Mais on peut parler de voyage, de parcours, de rencontres de loin, de salut qu’on se fait de loin, de courtoisie.

"Affiche honnête" du film de Guillaume Gallienne (parodie de Vodkaster).

« Affiche honnête » du film de Guillaume Gallienne (parodie de Vodkaster).

Le mot « folie » est un mot assez général…

Oui mais on sait bien de quoi on parle.

De quoi on parle exactement ?

On parle de souffrance, de douleur. Quand on parle de folie on parle de quelqu’un qui n’y arrive plus, qui n’arrive plus à tenir la stature sociale et humaine. Vous dites « folie » on sait de quoi on parle. Un fou c’est quelqu’un qui souffre énormément et qui le fait payer aux autres éventuellement. Éventuellement, parce que y’en a qui se laissent crever tout simplement.

Pourquoi le thème de la guerre revient souvent dans votre travail ?

En 2003, la guerre menaçait en Irak. Il y avait d’énormes manifs dans la rue. On était 15 millions. C’était en plus un mouvement mondial. Personne n’en voulait de cette attaque de Bagdad. En même temps, j’étais encore psychanalyste et je recevais plein d’enfants qui arrivaient des guerres, au dispensaire. Comme je le dis à la fin de mon film, les guerres ça rend vraiment les enfants débiles. Je dis « autistes » dans le film, pour généraliser. Ca ferme leur intelligence, ça les rend débiles, inhibés. C’est un mécanisme de défense qui a été décrit par Freud dans son dernier livre Inhibition, symptôme et angoisse. L’inhibition on en parle pas beaucoup dans la vie courante, mais c’est un mécanisme de défense qu’énormément d’enfants utilisent pour se protéger psychiquement. Donc ils deviennent un peu débiles. Les enfants qui arrivaient des guerres d’Afrique, à l’époque c’était au Zaïre – il y a tout le temps des guerres, partout – les immigrés amènent leurs enfants dans les dispensaires, parce que leurs enfants ne vont pas bien. Les enfants qui vivent la guerre ne vont pas bien. Et on en voit plein, plein, dans les dispensaires, et ils arrivent de partout.

Bush voulait attaquer Bagdad, et il y avait cette petit gamine dont je me disais qu’elle était en train de devenir débile, par inhibition. C’était une enfant qui ne voulait plus rien savoir, dans les deux sens du terme. Elle avait vu la guerre, son père avait été coupé à la machette. (…). La façon dont elle se défendait c’était en ne voulant plus rien savoir, du coup elle n’arrivait plus à apprendre à l’école. La maîtresse disait « faut apprendre », la gamine réagissait en disant « je ne veux rien savoir ». Elle avait 7 ans, et il fallait l’empêcher de devenir débile sans la mettre en danger psychiquement, parce que si elle se re-ouvrait elle revoyait le corps morcelé de son père. Donc, tu vois, c’est délicat. Parce que par moment on se dit qu’il vaut mieux qu’elle reste un peu débile plutôt que se taper des angoisses horribles toute sa vie. Ca c’est un mécanisme de défense. Donc c’est assez fort. Et c’était au moment où je commençais à m’ennuyer sévèrement. J’étais psychanalyste et j’avais besoin d’acquérir un autre outil d’abord du monde, et donc j’étais dans ces manifs et je me suis mises à filmer avec une petite caméra. Et j’ai pris un énorme plaisir à filmer des gens. Je trouvais ça très vivant, même physiquement. Je marchais, je filmais, je retrouvais une sorte de santé montagnarde. Parce que passer sa vie assis à écouter les souffrances des autres, physiquement c’est éreintant. Je me suis dit, « tiens, je vais faire des études de cinéma ». C’est tout bête.

C’est arrivé tard, alors ?

A cinquante ans. Et cette joie de tourner, partir dans la rue avec les gens, je l’avais éprouvée avec les malades à l’hôpital de jour quand on a fermé l’asile et qu’on a ouvert des structures de soin ambulatoires sur la commune. On s’ennuyait vraiment avec les malades. Ils se demandaient quoi faire. Certains disaient « on va chercher du travail » mais « oh ben non, c’est le chômage, donc y’en aura pas pour nous ». C’était dans les années 80. D’autres disaient « on n’a qu’à aller acheter des trucs dans les magasins » et d’autres répondaient « oui mais acheter c’est pas marrant ». Alors on a fait des petits films. On a fait deux petits films. On s’est vraiment marré. Ca les a vraiment aidé de retourner le regard de la caméra sur les gens normaux, ça les a aidé à lutter contre leur sentiment de persécution. Ils avaient l’impression qu’on les regardait tout le temps, parce qu’ils étaient fous. C’est là que j’ai été thérapeute (Voir dans « Métapsychologie » de Freud « Pulsions et destin des pulsions ») : je leur ai dit « comment est-ce que vous voyez qui vous regarde ? Vous les regardez vous aussi, ou quoi ? vous avez donc vous aussi un regard ? – Pas possible ! on va filmer, si vous regardez, on va filmer et puis c’est tout ». Donc il y a deux films qui existent de l’hôpital de jour de Bondy, qui sont supers. Mais ils ressemblent justement à une accumulation de rushs. Ils sont mal montés. J’ai reculé sur le montage parce qu’un malade m’a dit que si on coupait dans le film, on allait couper dans son corps. C’est ça la psychose. Pour lui, si on coupait dans l’image, il menaçait de faire la même chose sur son corps. Je me suis dit, bon, les malades, on peut faire un certain chemin avec eux. Prendre les images : aucun problème. Allez vers les gens, les interviewer : aucun problème. Si tu les vois un jour ces films, tu vas rigoler. Mais ils ne sont pas montés. Je dis « ok on monte pas, on s’en fout nous ». Donc, par rapport à la création cinématographique je reviens de très, très loin. Parce que j’ai appris tout ça avec des schizophrènes. C’est eux qui m’ont dit « ah, coupe pas ça va me faire mal » ! J’ai dit « ben on coupe pas, on s’en fout ! ». C’est des films exceptionnels, que je défends. Et les petits snobs de la fac les ont vu, ils ont dit « c’est mal monté ». Et pour cause ! Pour moi, l’origine du cinéma, c’est là.

Coupure de presse, Le Petit Parisien, mai 1915 (BNF).

Coupure de presse, Le Petit Parisien, mai 1915 (BNF).

Je suis obligé, le mot est horrible, car c’est très intéressant ce que vous dites, de vous recadrer, et de vous reposer cette question sur la récurrence du thème de la guerre dans votre travail, la guerre de 14-18 mais aussi celle de 39-45.

J’ai été très frappée par l’attaque en Irak de Bush et le mensonge des politiques qui disaient qu’il y avait des armes [de destruction massive]. J’ai été très, très frappée par l’arrogance des gens qui emmènent les gens au massacre. Et j’ai filmé les gens qui se révoltaient contre ça. J’ai eu envie d’acquérir la technique donc j’ai fait cinq ans de cinéma. Et puis je n’ai pas pu me séparer du thème de la guerre. Parce qu’à l’hôpital où je travaillais, je parlais du fait que je filmais les manifs et on m’a dit « tu sais, dans les placards de l’hôpital il y a des milliers de dossiers de soldats devenus fous pendant la guerre de 14 ». Je me suis dit « c’est pas possible, c’est encore moi qui vait devoir porter ça, c’est encore sur moi que ça tombe ! ». J’en avais marre de la guerre. Entre les gamins que je recevais, les manifs, les soldats. Alors tant pis. Et le fait que j’ai filmé le dossier d’Antonin Artaud à Ville-Evrard, le temps de la seconde guerre mondiale… Je me suis dit « qu’est-ce qu’il foutait à l’hôpital psychiatrique, ce poète ? Qu’est-ce qu’il s’est mis à délirer ? ». Il a réussi à se faire hospitaliser à Ville-Evrard, pendant le seconde guerre mondiale, alors que l’administration qui était au service des nazis disait « il faut donner aux malades mentaux le même régime alimentaire qu’on donne aux gens dans les camps de concentration ». Il a failli mourir de faim. Il y avait des morts qui sortaient tous les jours de l’hôpital.

C’est ce moment dans votre film où vous montrez une lettre d’Artaud dans laquelle il écrit « j’ai faim ».

Oui, mais personne ne mangeait à cette époque dans l’hôpital. Les nazis avaient dit « vous leur donnez une soupe par jour, c’est tout ». Tous les jours il y avait des cadavres qui sortaient de l’hôpital psychiatrique sur des charrettes. Donc, tout à coup la guerre m’a cernée. Et je me dis « je ne vais jamais m’en sortir ». Et je m’en sors pas puisque j’ai commencé ce travail sur la guerre en 2000, avec Mémoires de la folie et Le dossier Artaud, et je n’ai pas encore fini puisque j’en suis à une projection de mes deux films à la SCAM. C’est pour ça que j’ai hâte de finir avec ces deux films. Ils sont déposés à la BNF, protégés et consultables là-bas. Ils sont déposés à l’hôpital en six exemplaires, au service des archives. Ils veulent faire des projections à but non-lucratif, ils le font tant qu’ils veulent. Et puis on va organiser une seconde projection en 2014 à Montreuil, avec le Musée d’Histoire Vivante. Car on est en 2014, il faut au moins évoquer même avec ce petit film là, les soldats qui sont devenus fous en 14. Qui sont devenus fous par mil-liers. Et après, l’histoire, en termes de recherche pure, en termes de compréhension de ce que c’est que l’histoire des pratiques de soin en psychiatrie, c’est un thème très intéressant. Parce que la guerre de 14 a fait avancer la question de la folie plus, plus, plus. Pendant que Freud, lui, déployait toute son intelligence à développer la notion de traumatisme et la notion de mécanisme de mort. Parce que lui, il n’en revenait pas du massacre de 14. Donc il déployait cette énorme notion de traumatisme qui moi me servait à ce moment là à écouter les petits enfants qui arrivaient d’Afrique, complètement traumatisés. En 15, Freud se tape le sujet du traumatisme sauf que, comme on était en guerre avec l’Allemagne, les théories freudiennes n’avaient pas cours en France. Elles étaient même interdites de traduction. Donc les aliénistes et les neurologues français qui travaillaient à Ville-Evrard et en France en général n’ont pas pu se servir des découvertes allemandes qui concernaient le traumatisme mais aussi la notion, dont j’ai oublié le nom, qui dit que le traumatisme pouvait les emmener jusque dans la psychose, c’est à dire vers des folies définitives, ou alors vers des folies temporaires. Et ce que découvrent les aliénistes en 14, c’est que certains soldats pouvaient être soignés en quatre jours, du moment qu’on les sortait de l’environnement traumatisant. Ils ont découvert, ça. Ils avaient commencé à le découvrir sous les guerres napoléoniennes mais là ils l’ont découvert définitivement. C’est un sujet énorme. Mais ce sont des sujets pas traités ou mal traités, qui sont très intéressants. Mais de la guerre de 14 datent par exemple l’invention des CMP, des Centres Médico-Psychologiques, et des cures ambulatoires c’est à dire des gens qui ont besoin d’un suivi mais n’ont pas besoin d’être enfermés. Ce sont les soldats de 14 qui nous ont amené ça.

Et que nous ont-il laissé d’autre, les soldats de 14, enfin plutôt cette guerre, elle nous a laissé quoi d’autre ? Je ne maîtrise pas bien cette notion de trauma mais je l’utilise quand même, en tout cas j’emploie le mot dans son sens commun pour dire que cette période a été un trauma à l’échelle mondiale. Je ne sais pas s’il y a une sorte de subconscient collectif, mais ce trauma doit bien survivre en nous d’une certaine manière, on hérite tous de ça, non ?

Un trauma, c’est très simple, c’est percevoir quelque chose avant de l’avoir compris. Par exemple, une enfant se fait violer. Elle ne sait pas ce qui lui arrive, elle ne comprend pas. Elle comprend après-coup. C’est ça un traumatisme. C’est vivre quelque chose avant de comprendre ce que c’est. Alors les enfants pris dans la guerre, tu parles… Ils voient arriver quelque chose, un père coupé en morceaux, des bombes. Ils ne comprennent pas. Ils comprennent après. C’est ça un traumatisme, c’est une espèce d’écart impossible.

Nous sommes encore hantés par cette guerre ?

Oui, je pense.

De quelle manière ?

Un mec comme Godard qui est un cinéaste très attentif a dit un jour, et là je me suis dit « Là Godard, tu fais très fort », il a dit « les peuples européens de toute façon sont finis, ils sont exsangues, ils ont été ravagés par une première guerre mondiale, puis une seconde. Les peuples européens sont morts ». Exsangues. C’est le mot qu’il a employé. A bout de force. C’est à dire que cette première guerre mondiale industrielle, faite avec des moyens industriels signait la fin des peuples européens. Avec quelques petites anecdotes, à savoir que… Il y a eu des centaines de millions de morts en 14, et puis ça recommencé en 39. On s’en est jamais relevé. On a l’air malin comme ça, mais on s’en est jamais relevé.

Exsangues de quoi ?

Exsangues de forces. Exsangues de joie de vivre, exsangues de vie. Exsangues. Sans forces. Si tu veux, mon grand-père n’est pas mort, il a fait les Dardanelles, il est revenu fou et alcoolique. Et ma grand-mère a du se taper ça. Et mon père aussi. Mon père est né en 1913. Donc il a grandi avec un père qui était excessivement méchant. Il était devenu excessivement méchant, pathologiquement méchant, et alcoolique. Et donc mon père c’était que ça. Et moi je me suis tapée mon père ! Et je n’ai pas d’enfants.

"Nid de blessés" par T.A. Steinlen (1917), Image : Musée d'histoire vivante de Montreuil.

« Nid de blessés » par T.A. Steinlen (1917), Image : Musée d’histoire vivante de Montreuil.

Sur le moment, on garde une mémoire assez courte des événements, parce qu’on recommence sans fin. La guerre d’Irak c’était un recommencement.

On a une mémoire assez précise mais on n’a pas le pouvoir. Que des psychopathes qui sont au pouvoir, comme Bush, puisse déclencher une attaque contre l’Irak en mentant publiquement, voilà c’est tout… Ils peuvent le faire, ils savent le faire.

Psychopathes ? Dans quel sens ?

Dans le sens où ils mentent.

Le mensonge n’est pas une pathologie…

Ce sont des pervers. Les politiques arrivent à très peu de résultats. Il faut les empêcher les guerres. Ils ne savent pas encore le faire ça.

C’est aussi à nous, citoyens, de s’informer, de se rappeler. Pourquoi sommes-nous si bêtes ?

On était quinze millions de manifestants dans les rues.

Remarquez, rien ne pouvait l’empêcher cette guerre…

Non. Si une guerre doit s’abattre sur nous rien ne l’empêchera. Quinze millions on était, dans les rues. Tous les jours, pendant trois semaines.

Propos recueillis par Rachid Ouadah, le 20 avril 2014 à Paris.

www.vacelet.org

© Annie Vacelet-Vuitton

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