Alien : Covenant ou le retour du roi Ridley Scott  

Le réalisateur à l’origine du monstre le plus célèbre du cinéma nous joue un effroyable tour de passe-passe.

Le vaisseau Covenant (« Arche ») transporte son équipage ainsi que quelques milliers de colons, et des embryons, vers une exoplanète distante encore de sept années lorsqu’il est pris dans une tempête solaire, tuant une partie de sa précieuse cargaison. L’équipage est réveillée de son sommeil cryogénique par l’ordinateur de bord, « Mother » (« Mère ») et une « personne synthétique » obédiente, Walter, afin de gérer la crise. Ils captent un signal d’une planète toute proche, un signal humain. Bien entendu, ils y envoient une navette de reconnaissance. Ils trouveront les réponses à toutes les questions qu’ils ne se posaient pas, et de nouvelles façons de mourir.

Rarement dans le cinéma américain de ce siècle on n’avait vu autant de brutalité et de perversité. Comment dire plus sur cet « Alien » sans gâcher les surprises au spectateur ? Comment ne pas trahir ses attentes ? Éventuellement, on peut évoquer son défaut principal : le film précédent, Prometheus, dont le visionnage est indispensable pour comprendre les enjeux dramatiques et philosophiques de Covenant. C’est dans une publicité virale tournée en 2012, une fausse conférence TED datée de 2023 qu’on découvre sans le savoir une des clés de l’énigme en la personnalité de Peter Weyland, un entrepreneur arrogant, ambitieux, incapable d’empathie et dévoré par un complexe de Dieu. Ci-dessous la version complète, commençant par une citation de Ainsi parlait Zarathoustra, où l’on revoit Guy Pearce croquant à la fois Steve Jobs, Elon Musk, et ce que serait Google s’il entité était une seule personne.

Alien, c’est une époque, les années 70, et la collaboration de quatre personnalités : les scénaristes Dan O’ Bannon (alors inséminé par le Dune mort-né de Jodorowsky) et Ronald Shusset, le réalisateur Ridley Scott, la comédienne Sigourney Weaver et le plasticien H.R. Giger (inséminateur du Dune mort-né de Jodorowsky). James Cameron, David Fincher continueront à travailler avec Weaver et Jean-Pierre Jeunet en fera de même en 1997. La comédienne tient son personnage et le spectateur tient à elle. Et puis il y a toujours cette créature fascinante sortie des cauchemars conjugués d’un biologiste, d’une gynécologue et d’un entomologiste : le xénomorphe.

En 2004, le médiocre Alien vs. Predator introduit le personnage de Richard Weyland, probablement créateur de l’entreprise du même nom. Sa suite, Alien vs. Predator : Requiem, largement sous-estimée, se conclut sur l’introduction d’un autre personnage clé, la présidente de la compagnie Yutani. C’est de la fusion des deux sociétés que naît le monstre Weyland-Yutani, qui va donner les moyens technologiques de ses ambitions au jeune Peter Weyland de 2024. Prometheus se déroule avant Alien, il est donc sa préquelle indispensable car on y découvre David, le troisième élément récurrent de la série, un androïde aux intentions ambiguës. Et surtout, « fils sans âme » de Weyland (voire la fausse pub ci-dessous).

Légalement, Ridley Scott n’a eu aucun droit de regard sur ce qui est devenu une franchise commerciale, une poule aux œufs d’or empoisonnés. La culture populaire s’est même emparée de « sa » créature. Elle ne lui appartient plus depuis sa naissance en 1979. Jusqu’à Prometheus, qui signe une tentative maladroite de se la ré-approprier. Il faut hélas voir d’abord ce film pour saisir la dialectique du réalisateur. « D’où venons-nous ? Pourquoi nous avoir créés et pourquoi vouloir nous détruire ? » (c’est à dire : Dieu existe-t-il/elle ? Pourquoi nous donner la vie pour nous l’enlever ?) demandait la chrétienne Elizabeth Shaw (Noomi Rapace) dans Prometheus, tandis qu’un Peter Weyland à l’article de la mort (Guy Pearce), exigeait « la vie éternelle ». Tandis que le spectateur lui, demandait de comprendre l’origine du monstre. L’influence du Frankenstein de Shelley et de l’Übermensch (le « Surhomme ») de Nietzsche traversent l’oeuvre de science-fiction de Scott. Plusieurs scènes convoquent des instants de Blade Runner. L’Alien premier est également cité voire répété, plus par hommage que par fan service. Un hommage à O’Bannon et Sushett qui ont crée les éléments récurrents de la saga.

Les critiques lui reprochent déjà de se prendre pour Dieu ou d’avoir négligé la caractérisation de ses personnages humains. D’une part, le réalisateur est en théorie un dieu, servi par ses anges (scénaristes, directeurs artistiques, décorateurs, producteurs, etc.) et dont la création est torturée par des anges déchus, diables et démons (les cadres commerciaux de la Fox). Et d’autre part, il porte un regard plein de miséricorde sur ses personnages humains. L’équipage de l’Arche est constitué de couples, liés par l’amour, par la sexualité, prêts à féconder la planète vers laquelle ils se dirigent. L’être humain n’est pas le centre de la création divine. Alors il consacre l’essentiel de l’image à une créature supérieure. Et pour autant, Scott ne ferme pas la saga. Au soir de sa vie d’homme, il condamne des générations d’auteurs, de cinéastes, de cadres commerciaux, à répéter les motifs de son univers originel, dans des suites infinies avec ou sans âme, et dont il prouve avec Covenant qu’il en est le père éternel.

Alien : Covenant. Réalisation : Ridley Scott. Scénario : Jack Paglen, Michael Green, John Logan, Dante Harper. Interprétation : Michael Fassbender, Katherine Waterston. Photographie : Dariusz Wolski: . Montage : Pietro Scalia .Musique :Jed Kurzel. Etats-Unis-Australie-Nouvelle-Zélande-Grande-Bretagne, 2017. Sortie française le 10 mai. 

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