Steve Jobs : L.I.S.A., Lisa

Fassbender Jobs

En ce moment, à Hollywood, tout se résume à la paternité, y compris ce second biopic de Steve Jobs.

Dans un extrait de documentaire en noir et blanc, un vieux monsieur (Arthur C. Clarke), explique à un petit garçon comment ces machines laides, avec écran monochrome et clavier, vont changer le monde. 1984 : Steve Jobs se prépare à lancer le Macintosh et il est sur les nerfs. Parce que son ordinateur n’est pas capable de dire « bonjour ». L’enjeu est énorme : Jobs a compris que le cinéma populaire a toujours donné de l’ordinateur (au moins depuis Kubrick), l’image de l’ennemi anti-humain. De plus, sa chemise n’est pas accordée au beige du Mac, et il n’est pas en Une de Time Magazine. Et plus que tout, il y a une gamine prénommée Lisa qui l’attend avec sa mère supposée. Tout le film est concentré dans ces moments : encore une histoire de paternité. Car Jobs ne veut pas reconnaître le hasard : L.I.S.A. est le nom d’un de ses premiers ordinateurs, et seulement par coïncidence, le prénom nom de sa fille qu’il ne veut pas reconnaître. L.I.S.A. est une formule mathématique, pas un être humain.

Humain, ce Jobs là ne l’est pas non plus. Son côté démiurge résiste même à ses échecs, à ses collaborateurs et aussi au PDG d’Apple (John Sculley, ex-vendeur de soda, et qui présentera plus tard ses excuses pour l’avoir viré d’Apple). Il se reconnaît aussi en chef d’orchestre où Steve Wozniak (joué par Seth Rogen, son meilleur rôle puisque les scénaristes lui ont donné un texte et un personnage) ne serait qu’un instrumentiste de grand talent. La subtilité de la relation entre les deux vrais pères de l’info-société (nombreux, on reviendra plus tard sur le cas des mères) est bien mieux rendue que dans le précédent film de 2013 dont on ne retient que le mimétisme d’Ashton Kutcher. Jobs s’est vu comme un super-héros, chargé de combattre le méchant IBM et ses « PC » compatibles pour gagner le futur de la « société de l’information ».  Or Mac n’est alors compatible avec aucun matériel. Il est « user-friendly », amical, d’où le « bonjour » indispensable. L’aspect totalitaire de Steve Jobs revient trop souvent ici et là pour être une légende : ce que le Mac devait dire à cette première « keynote », c’était une version sympa du terrifiant « Hello Dave » du film de Kubrick.

Au lieu de nous raconter l’histoire qui a changé l’Histoire, Dany Boyle (réalisateur surévalué) et son scénariste Aaron Sorkin ont axé leur récit sur la généalogie descendante. Les origines difficiles de Jobs ne sont évoquées à la fin que pour dénouer le scénario. Lisa n’est pas un algorithme, ni une coïncidence. Il aura fallu à l’homme Jobs 15 ans pour l’admettre, de manière presque fleur bleue (cette incrustation d’une image de Picasso en dernière minute ajoute à la maladresse de la révélation). Certes c’est une histoire intéressante, téléphonée, mais on passe encore à côté de l’Histoire. Elle est plus difficile à incarner et c’est pourtant elle qui fait notre vie de tous les jours. Au début, Wozniak voulait un système d’exploitation (OS) ouvert vers l’industrie du PC (donc tous les programmeurs et fabricants). Aujourd’hui, les ordinateurs individuels Apple (qui sont donc aujourd’hui des « personal computers », des PC sous formes de tablettes, de téléphones ou de portables) sont les machines les plus utiles aux créatifs, aux intérieurs bourgeois et à ceux qui ne comprennent toujours pas comment « démarrer » peut aussi éteindre l’ordi. Mais ce système est fermé, et dans le contrôle de l’utilisateur (ses données). Les prochains modèles (2016) prévoient de réduire les branchements à une seule prise universelle compatible avec la première version d’elle-même en attendant une mise à jour… Et dans cette « vie numérique » (concept pondu avec l’iMac, modèle qui apparaît à travers ce film comme une tentative de séduire le public féminin, et à travers elle peut-être la petite Lisa), les algorithmes gèrent notre relation aux autres, exactement comme expliqué dans The Social Network (du même scénariste). Que celui qui a essayé de sortir une simple photo d’un iPhone sans devenir fou ou dépendant d’un trio de logiciels dits « intelligents » nous jette la première pierre. Dans un autre film, tout commence avec un mathématicien surdoué, Zuckerberg (Jesse Eseinberg) mais qui n’est pas capable d’entretenir une relation même amicale avec une jeune femme, jusqu’à la demander comme « friend » sur Facebook. A l’approche de la fin de sa vie, après le lancement du jouet pour femmes iMac, Jobs réussit à devenir ami avec cette fille qui n’était, après tout, que le fruit d’un hasard cosmique.

Steve Jobs de Danny Boyle, scénario : Aaron Sorkin, Walter Isaacson. Interprétation : Michael Fassbender, Kate Winslet, Seth Rogen. Photographie : Alwin H. Küchler. Musique : Daniel Pemberton. Etats-Unis, 2015. Sortie française le 3 février 2016. 

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